À Valence, le solaire n’a rien d’une évidence 

Malgré ses 300 jours d’ensoleillement par an, la Communauté valencienne peine à faire décoller sa production d’énergie solaire. En cause, la lourdeur des procédures et une législation régionale trop peu incitative. 

Quatre arbres photovoltaïques d’une valeur totale de 330 000 euros ont été installés dans les rues de Valence en 2024, contribuant à son titre de « Capitale verte européenne » la même année. © Marie Boidin / Reportierra.

Il se dresse au cœur de la marina du port, à l’est de la ville de Valence. L’arbre solaire ne semble faire qu’un avec les palmiers de l’avenue du Passeig de la Remor. Quatre bouquets d’acier du même type, hauts de six mètres, ont été disséminés à travers la troisième ville d’Espagne au mois de juin 2024. Au bout de leurs deux branches, les rayons du soleil traversent de larges panneaux photovoltaïques. Ils permettent de capter l’énergie solaire, afin de recharger des téléphones ou de petits véhicules, comme des trottinettes électriques.

Pourtant, à seulement quelques pas, Angeles fronce les sourcils, perplexe : « Je n’ai jamais vu ces installations, affirme-t-elle en refermant son blouson marron, qui lui tombe jusqu’aux genoux. Je ne sais pas ce que c’est ». Nombreux sont les Valenciens qui n’ont jamais fait attention à ces arbres, installés sous leur nez. George, qui se balade dans le parc de Xávita, lunettes de soleil sur le nez, s’en amuse : « Je sais ce que c’est, mais je ne les utilise pas, badine-t-il. Je charge mon téléphone chez moi ! ». Les installations ont pourtant été votées dans le cadre de « Decidim 2020 », un budget participatif qui a permis de financer les arbres solaires pour 330 000 euros.

Valence, capitale verte de l’Europe 2024

Selon Red Eléctrica de España (REE), une des entreprises en charge de la gestion du système électrique en Espagne, 73 % de l’électricité produite dans la communauté de Valence provient d’énergies dites « propres », avec une majorité issue du nucléaire. L’énergie solaire photovoltaïque ne représente que 3,6 % de cette production, mais se distingue comme étant celle qui se développe le plus. Valence est la septième région d’Espagne en termes de production solaire. À l’échelle nationale, l’énergie photovoltaïque a fourni 14 % de l’électricité en 2023, plaçant l’Espagne au troisième rang en Europe, derrière l’Allemagne et l’Italie, selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA).

Le quartier Castellar-Oliveral, dans le sud de Valence, s’est constitué en association de « communauté énergétique », épaulée par la Fondation Clima i Energia, financée par la mairie, pour produire et consommer une énergie propre et locale. Miguel, le secrétaire de l’association, montre fièrement l’écran de son téléphone : « On voit que de février à septembre, j’utilise majoritairement l’énergie des panneaux solaires », explique-t-il.

Clés en main, il monte les étages de la mairie de quartier pour accéder aux toits, où sont installés les 118 panneaux solaires de l’association. Soixante-deux familles se les partagent, chacune ayant investi en fonction de sa consommation personnelle. L’installation a coûté environ 60 000 euros, et « chaque foyer possède entre deux et huit panneaux », explique le représentant de l’association. L’orage gronde au loin, la pluie commence à tomber. « Ce n’est pas un temps à visiter l’installation », plaisante-t-il.

À Castellar-Oliveral, un quartier au sud de Valence, 118 panneaux solaires ont été installés, pour la consommation de 62 foyers. © Marie Boidin / Reportierra.

Ses consommateurs espèrent rentabiliser le coût total dans quatre ou cinq ans. Mais pour Miguel, qui possède deux panneaux, les bénéfices s’observent déjà sur ses factures de l’année 2024 : « Pour mon appartement de 90 mètres carrés, j’ai gagné environ 150 euros ». La majorité de sa consommation d’électricité quotidienne provient des panneaux solaires. L’électricité ainsi produite est considérée « gratuite » lorsqu’elle est consommée au moment même de sa production. L’excédent, lui, est revendu au fournisseur à moindre prix. Le nombre maximum de bénéficiaires de cette installation a été atteint.

Des communautés énergétiques en quête de place

Soixante-dix-neuf autres foyers sont sur liste d’attente pour en disposer. « Pour augmenter le nombre de participants au projet, il faudrait que quelqu’un cède une de ses parts, ou que l’on trouve un nouvel endroit ». Et c’est là que le bât blesse, reconnaît Miguel : « Le plus difficile, c’est de trouver l’espace. On aimerait installer des panneaux sur ce lycée, dit-il en pointant le bâtiment, en face de la mairie. Mais il faut attendre les autorisations de Madrid. »

Neuf autres communautés se sont constituées, mais seule celle de Castellar-Oliveral a dépassé le stade du projet. « Ils ne savent pas où installer les panneaux, explique Miguel. Il faut un toit large, pour tous les accueillir, et que les installations se trouvent à moins de deux kilomètres des maisons qui participent. »

Pour répondre à ce problème, l’ancienne municipalité de gauche avait fait voter l’installation de panneaux solaires dans les cimetières. Son projet, nommé « Requiem in Power », a été finalisé en janvier, avec l’installation de 7 000 panneaux dans cinq cimetières, pour une capacité énergétique de 3 millions de kilowattheures par an.

Installés dans des quartiers prioritaires, ils alimentent, comme pour les communautés énergétiques, les habitations et les édifices publics à moins de deux kilomètres des installations. Dans le cimetière Grau, situé non loin du port, les toits des bâtiments abritant des tombes cinéraires ont été coiffés de panneaux. Efraim, le gardien du cimetière, balaye un reste de feuilles mortes, le long d’une allée. « Je crois que les derniers ont été installés en octobre », suppose-t-il en levant la tête pour les observer. Interrogé sur le projet, l’ancien maire Joan Ribo plaisante : « Nous avons eu l’accord de l’évêque. Je me suis dit que ça ne dérangeait personne, car les gens sont morts ! » L’ancien édile le reconnaît, l’ambition de permettre à de nombreux Valenciens de produire leur propre électricité grâce au solaire est loin d’avoir été atteinte. En cause selon lui, des procédures administratives trop lourdes et une législation trop stricte.

Avec l’accord de l’évêque, la mairie de Valence avait prévu d’installer 7 000 panneaux solaires dans ses cimetières, pour une production totale de 2,8 millions de mégawatts. © Marie Boidin / Reportierra.

L’installation des panneaux solaires « peut mettre cinq ans »

Pedro Fresco, directeur général de l’association Avaesen, qui milite pour le développement des énergies renouvelables, partage son constat. « La situation est très étrange à Valence, commence-t-il. Il y a beaucoup de soleil, beaucoup d’entreprises de photovoltaïques, mais la ville est en retard par rapport à Aragon ou l’Andalousie ». Son association observe une hausse des demandes des installations, mais aussi les lourdeurs administratives auxquelles font face les clients. « Le plus marquant, c’est ce qui concerne les panneaux qui sont installés au sol. À Castille-la Manche, installer un panneau prend, au total, un an, alors qu’ici c’est cinq ans, s’offusque-t-il. Ça se remarque dans les chiffres : on est la seule région d’Espagne où le photovoltaïque est deux fois plus présent sur les toits qu’au sol. C’est malheureux, car sur le sol, les panneaux sont plus grands et plus faciles à installer. »

José Rodriguez dirige une petite entreprise de photovoltaïque. Il explique ses difficultés. « La Communauté valencienne est l’une des régions les plus compliquées d’Espagne en raison de ses exigences administratives et des délais d’autorisation plus longs », assure-t-il. L’Espagne est un État décentralisé, qui compte 17 communautés autonomes. Pour construire des panneaux solaires, « il faut passer par les trois administrations : la locale, la régionale et la nationale, et elles ont du mal à se coordonner ». Pour les projets au sol, cela se complexifie, à ses yeux, à cause des « nouvelles normes environnementales et des évaluations concernant le paysage, la faune, l’eau et les risques d’inondation. »

Autant de contraintes nécessaires et bénéfiques pour Julio Rodrigo, membre d’un collectif (le Comité de coordination valencien pour l’utilisation rationnelle des énergies renouvelables) qui réunit 76 groupes de défense du territoire agricole valencien. « La Communauté valencienne n’est pas un territoire comme les autres, tient-il à souligner, il y a une part très importante de production agricole ». Le Comité voit d’un mauvais œil les nombreux projets d’installation de parcs photovoltaïques dans la région. « Il faut préserver et améliorer nos paysages pour garantir la durabilité environnementale, sociale, alimentaire et économique », lit-on sur le site du collectif, qui plaide pour une limitation de la taille des installations photovoltaïques autorisées sur des terres agricoles.

La Communauté valencienne est relativement en retard sur le développement du photovoltaïque par rapport aux autres communautés autonomes d’Espagne, malgré ses 300 jours d’ensoleillement par an. © Marie Boidin / Reportierra.

José Rodriguez n’en démord pas, les lourdeurs administratives compromettent le développement de l’énergie solaire en Espagne : « Certains abandonnent, surtout si des problèmes imprévus surviennent, comme la découverte de sites archéologiques ou la présence de réserves d’oiseaux, détaille-t-il. Avant de commencer son projet, il faut déposer une garantie, et si l’installation ne va pas jusqu’au bout, l’État garde cet argent. »

L’impossibilité d’installer des panneaux solaires sur de vieux bâtiments

Il affirme que le gouvernement a un retard de deux ans dans ses subventions, ce qui ralentit la prise de décision des particuliers. C’est le cas d’Alfred, ingénieur retraité d’origine néerlandaise. Petite promenade avec un tee-shirt sur le dos en plein mois de février, l’homme de 70 ans habite en Espagne depuis trente ans, attiré par le soleil. « J’ai investi 10 000 euros dans des panneaux solaires. J’espère les rentabiliser dans quatre ans, grâce aux économies sur mes factures d’électricité, mais je ne compte plus sur l’État. »

Rosa, aujourd’hui retraitée mais née à Valence regrette quant à elle de ne pouvoir installer de panneaux solaires chez elle. « Certains bâtiments sont trop vieux, et ne peuvent pas les accueillir. C’est déplorable, il y a du soleil sans arrêt ici », regrette-t-elle, assise sur son banc face au soleil, dans le parc Xávita, un bout de crème solaire mal étalé sur le nez. 

Pedro Fresco confirme : « Certains vieux bâtiments ont de l’amiante, il est donc impossible de construire sur leur surface ». L’homme regrette également que certains villages ou centre-villes fassent primer l’esthétique et la protection du patrimoine : « Il y a des antennes pour la télévision, alors pourquoi pas des panneaux solaires ? »