Alors qu’ils se renvoient la responsabilité du fiasco de la gestion des inondations du 29 octobre, le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste (PSOE) dévissent dans les sondages à Valence. La gauche radicale et les syndicats espèrent s’engouffrer dans la brèche en mobilisant la rue. L’extrême droite, elle, fait silence radio et engrange les bénéfices de la crise.
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Au détour d’une ruelle étroite, le voilà entre deux graffitis. « Mazón dimision ». Quelques kilomètres plus loin, le même slogan orne le store baissé d’un café du sud de Valence. « Mazón dimision ». Quand la nuit assombrit les murs, il s’affiche sur un drap blanc pendu à un balcon éclairé par la lumière d’un réverbère. Et en cette matinée de février, il suffit de tendre l’oreille dans le centre de la troisième ville espagnole pour entendre, à l’approche de la Plaça de Manises, les voix réclamant en chœur le départ du président de la région de Valence Carlos Mazón.
Environ 200 manifestants sont réunis à l’initiative du 112 – le service d’urgence espagnol – et des syndicats valenciens. « L’alerte n’a pas été donnée au bon moment », soupire Pablo qui travaille en tant qu’opérateur téléphonique au centre d’appel de la ville. Lui « vit à Valence qui n’a pas été touchée directement mais où l’émotion est encore vive », quatre mois après les inondations qui ont fait plus de 232 morts.
Derrière son épaule, l’effigie de celui qui est tenu pour responsable plane comme une ombre sur le parterre de syndicalistes. Tout sourire, le visage de Carlos Mazón est encadré par deux immenses mains peintes d’un rouge sang. Le 29 octobre et alors que les inondations sont en cours, le président affilié au Parti populaire (PP) « passe plus de trois heures à dîner avec une journaliste pour lui proposer la tête de la télévision régionale », explique Antoine de La Porte, expert de la politique espagnole et affilié à la Fondation Jean Jaurès. « Charismatique et bon en débat », Carlos Mazón « sait faire de la politique », confie un journaliste d’un média local. Mais le président de la région de Valence rayonne moins quand il s’agit de « de financer un nouvel hôpital que de faire la fête ou de critiquer ses adversaires politiques », ironise-t-il.
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Devant une dizaine de micros tendus, l’un de ses opposants se tient d’ailleurs de l’autre côté de la place. « Dès le premier jour, le président Mazón a cherché à fuir ses responsabilités et à accuser tout le monde sauf lui », tonne Joan Baldoví, chef de file de la gauche radicale au Parlement valencien. Sa coalition Compromis y compte quinze députés. Sur les 99 sièges, 40 sont occupés par la droite conservatrice du Parti populaire (PP) de Mazón, 31 par les sociaux-démocrates du Parti socialiste (PSOE). Les treize restants reviennent à Vox. Un parti qui siège dans le même groupe que le Rassemblement national au Parlement européen.
Si une élection devait se tenir aujourd’hui, Vox doublerait son nombre de députés au Parlement régional selon les enquêtes d’opinion. « Dès que l’extrême droite ne parle pas, elle monte », s’alarme Joan Baldoví. D’autant que le parti néo-franquiste « n’est pas dans une bonne position pour attaquer le gouvernement de Mazón (PP) », analyse Béatriu Cardona. Affiche « Mazón dimision » dans les mains, la présidente de l’Intersindical – le premier syndicat de la fonction publique – est présente le matin aux côtés du 112. « Jusqu’en juillet 2024, Vox et le PP étaient alliés afin de constituer une majorité au Parlement valencien », rappelle Béatriu Cardona qui n’exclut pas une réitération de cet accord.
« LE PP ET LE PSOE SE RENVOIENT LA BALLE »
À l’initiative des députés de Compromis, un débat doit se tenir cette semaine pour discuter des manquements du gouvernement local. « Il nous manque le soutien d’au moins cinq députés du PSOE pour pouvoir présenter une motion de censure », détaille Joan Baldoví. Le cumul des voix du PSOE, Vox et Compromis suffirait à faire tomber Mazón. Le hic ? Il faudrait que les trois partis choisissent un nouveau président ensemble. Pour l’heure, Vox ne s’est pas prononcé sur sa position et le PSOE avance cet argument pour refuser de voter la motion.
Le chef des députés Compromis affirme que son parti est le « seul à être dans une vraie position de confrontation » et maintient la nécessaire « position radicale contre un PP qui a toujours menti et un PSOE trop doux avec le PP ». Une stratégie qui paie. Les sondages d’opinion donnent la gauche radicale à 23 députés soit huit de plus alors que les partis historiques (PSOE et PP) sont en difficulté (-5 et -10).
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La large autonomie accordée aux régions espagnoles vis-à-vis du pouvoir national a donné lieu à une situation où « le PP et le PSOE se renvoient la balle sur la responsabilité de la gestion des inondations », analyse Antoine de La Porte. À la tête du gouvernement national, « Pedro Sánchez (PSOE) a laissé la main au gouvernement régional [dirigé par le PP] pour ne pas être accusé de centralisme tout en rejetant la faute sur le principal parti d’opposition ».
Bien qu’il dispose de la majeure partie des compétences qui doivent servir à prévenir et résoudre la crise, le gouvernement régional de Valence a, lui, « trouvé sa tête de Turc en la personne de Teresa Ribera (PSOE) ». Alors qu’elle est pressentie pour devenir vice-présidente de la Commission européenne, l’ex-ministre de la transition écologique est accusée de ne pas avoir mené les aménagements annoncés autour des cours d’eau lors de son mandat.
« C’est normal que les représentants politiques essaient de tirer une plus-value de la situation », explique Manuel avant de glisser un regard derrière son épaule et de souffler : « Tout ceci est politique ». Affilié à la Commission ouvrière (CCOO), il travaille au centre d’appel des secours de Murcia – à deux heures de route de Valence – depuis cinq ans. Le soir du 29 octobre, il a reçu des appels en provenance du lieu des inondations « parce que le service était saturé ».
Au centre de la Plaça de Manises, un cercle s’est formé où s’enchaînent les prises de paroles au micro. Chacune est entrecoupée des slogans « tus emergencia no son no un nogocio » (« Vos urgences ne sont pas un business ») quand ils n’appellent pas à la démission de Carlos Mazón. Devant la large banderole blanche peinte de lettres rouges, Alicia récite son discours. « La majorité des communautés autonomes ont délégué la gestion du 112 aux entreprises privées dont le principal objectif est le bénéfice économique », lance cette militante de la CCOO.
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Le rassemblement cherche à mettre en lumière de mauvaises conditions de travail qui s’entremêlent aux manquements du gouvernement sur la période des inondations. « Le 29 octobre, j’étais en poste de 19 heures à 7 heures du matin sans m’arrêter », fustige Monica en agitant son drapeau du syndicat CGT. Quelques minutes plus tard le temps s’arrête alors même que le soleil atteint son zénith. Badauds curieux et militants observent une minute de silence en mémoire des victimes de la catastrophe.
UN NOUVEAU SOUFFLE DANS LA RUE
La nuit vient de tomber mais la contestation anime encore le centre de Valence. « Le gouvernement espagnol a donné la priorité aux jeux politiques plutôt qu’au bien-être des personnes touchées par la catastrophe », glisse Ana Mar Bueno. La jeune femme est l’une des porte-paroles de la CNT (Confédération nationale du travail). Le syndicat anarchiste – aux 5 000 adhérents – est à l’origine de la conférence qui se tient au deuxième étage du centre de culture contemporaine. « Comment le changement climatique peut-il affecter les futurs modèles sociaux ? », est-il écrit sur une affiche rouge placardée sur la porte d’entrée. En haut des marches du deuxième étage, une centaine de visiteurs se pressent sur des chaises en plastique.
Tous sont venus écouter les trois individus qui tournent le dos à un diaporama. Encadré par Laura Flores, chercheuse à l’institut de biomédecine et le député de Compromis Joan Bordera, le physicien Antonio Turiel y présente un graphique. L’ambiance austère de cette salle éclairée par une vive lumière blanche est loin de rebuter les participants. Une vingtaine se tient debout aux portes de la salle. Après quinze minutes de conférence, Ana Mar Bueno interrompt les conférenciers pour ouvrir une nouvelle porte et agrandir la salle.
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À l’origine d’un guide sur les droits du travail en situation d’urgence paru après les inondations, la CNT « a augmenté son nombre d’adhérents d’environ 15 % », relate Ana Mar Bueno. La capacité d’action dont le syndicat a fait preuve dès le 29 octobre en compagnie d’autres collectifs citoyens, « a permis de gagner la confiance des gens à un moment où ils étaient particulièrement vulnérables, ainsi que de détecter les besoins et gérer l’aide beaucoup plus rapidement et efficacement ».
Mais outre la présence dans les zones touchées, « organiser la protestation dans les rues a été essentiel », veut croire Ana Mar Bueno. Un son de cloche qui résonne du côté de l’Intersindical pour qui « le mouvement à pour rôle d’établir un mécanisme dans lequel les gens veulent décider de leur vie par eux-mêmes ».
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« Pour l’instant la période de deuil n’est pas encore passée mais cet événement tragique va entraîner plus de pouvoir d’action [vis-à-vis des institutions] », laisse entendre Béatriu Cardona. Celle qui est aussi professeure d’anglais à l’université de Valence dit avoir rencontré dans les manifestations qui ont suivi « des gens qui demandent plus de responsabilités et veulent se battre contre les injustices ». Plus de 130 000 personnes s’étaient mobilisées à l’initiative de l’Intersindical en novembre. Ils étaient encore 25 000 au début du mois de février. « Mazón dimision » sera une nouvelle fois le slogan phare de la marche prévue le 1er mars à Valence. L’Intersindical et la CNT s’y retrouveront. Le départ du président de la région semble peu probable mais une chose est certaine pour Ana Mar Bueno. « Une brèche s’est ouverte et nous allons en profiter. »
Contacté, le PSOE et Vox n’ont pas répondu à nos sollicitations.