« Ce que veulent les artistes, c’est recommencer »

Les inondations du 29 octobre 2024 ont ravagé les ateliers de 75 artistes de la Communauté valencienne, une région côtière du sud-est de l’Espagne. Alors qu’ils sont nombreux à devoir faire le deuil de leurs œuvres, emportées par l’eau et la boue, les artistes de la scène locale luttent par l’entraide, avec pour horizon le retour possible à la création, une appréhension du désastre qui leur est nécessaire.

La salle d’exposition aurait pu rester vide. Du 14 décembre 2024 au 8 février 2025, les œuvres de l’exposition « Dimensiones Oníricas » étaient montrées à Carcaixent comme des rescapées de la catastrophe, dans l’état où les inondations d’octobre les ont laissées : plus ou moins boueuses, plus ou moins gondolées par le passage de l’eau.

Le soir du 29 octobre 2024, au premier jour des inondations, Gemma Alpuente travaillait dans son atelier d’Algemesi, une petite ville de la périphérie sud de Valence. L’eau y est entrée jusqu’à environ un mètre de hauteur. « Nous étions conscients que ce qui se passait allait changer notre vie pendant des mois, sans toutefois comprendre vraiment ce qui était en cours. Quelque chose dans nos cœurs nous disait qu’il serait difficile de revenir à la normale. »

Pour créer Quantum self, cette sculpture autoportrait de l’artiste, Gemma Alpuente a inventé une mousse composée de résine qui se solidifie après la pose. Elle fait partie des œuvres ayant survécu à la Dana. © Cloé Calame / Reportierra.

À côté d’un géant de mousse multicolore, deux gestes en lutte sur la même toile : les traits souples appliqués par Gemma Alpuente et les zébrures, les éclaboussures de la boue. Dans le reste de la salle, y a les œuvres intactes, celles qui ont eu moins de chance et celles que plus personne ne pourra plus jamais voir, hormis dans ce film que l’artiste a réalisé pour témoigner de l’ampleur des dégâts, diffusé lors de l’exposition. 

« Pendant des années, j’ai enregistré ce qui m’arrive parce que je pense que ce qui n’est pas montré finit par ne pas exister, explique-t-elle. Ce qui permet aux gens de se connecter à quelque chose, c’est d’abord de le connaître d’un point de vue intime. » 

L’exposition résulte des nombreux efforts que Gemma Alpuente a dû fournir pour sauver son travail. « Pendant tous ces mois depuis la Dana, – l’acronyme pour le phénomène climatique de la goutte froide en espagnol – j’ai dû concentrer mon énergie sur le nettoyage et la désinfection de tout ce que j’essayais de sauver, jetant chaque jour les objets que je pensais pouvoir conserver, mais l’humidité a continué à affecter toutes mes affaires. »

À droite, une peinture avec adjonction de matières de Gemma Alpuente est exposée à Riom, en France, durant l’été 2024. Au centre, la même œuvre quelques mois plus tard a subi les dommages de la Dana. Sur la photographie de droite, l’atelier de l’artiste est dévasté. Courtesy © Gemma Alpuente.

Rubén Tortosa voudrait, lui, tirer un trait. « La Dana n’est pas un trauma ni un drame, c’est une chose qui est arrivée et qui a marqué une ligne, un avant et un après », explique l’artiste valencien. Elle a ravagé son atelier situé dans la Horta de Valence et tout ce qu’il y entreposait – œuvres et livres, depuis 1986. 

En témoigne Selfscape, une œuvre transfigurée par la Dana, exposée par la galerie Set Espai d’Art. « Lorsque ces papiers flottaient sur l’eau, l’encre s’est transférée d’une feuille à l’autre. Conceptuellement c’est très fort, c’est comme si Dieu m’avait copié. C’est la Dana qui s’est invitée dans le processus » , explique l’artiste qui a longtemps travaillé autour de la notion de transfert entre supports. Il reçoit l’événement à sa manière – avec philosophie, au prisme de son travail plastique et conceptuel.

Des coulées de boue et des tâches de moisissures sont visibles sur Selfscape, l’œuvre exposée à la galerie Set Espai d’Art dans le cadre de l’exposition « Le climat fait ce qu’il veut avec le paysage ». © Cloé Calame / Reportierra.

 « Ce qu’ils veulent, c’est recommencer »

« Il y a des personnes qui ont perdu toute la trajectoire de leur vie, toutes leurs œuvres. C’est un trauma », souffle Xelo Bosch. Si le studio de cette artiste de la Communauté Valencienne, localisé à Sagunto, n’a pas été affecté par la Dana, la catastrophe l’a « complètement traversée », elle qui travaille autour de projets d’art participatifs, en lien avec le territoire.

En tant que coordinatrice générale de l’Avvac, l’association des artistes visuels de Valence, Alicante et Castellón, c’est cette femme de 54 ans qui a chapeauté l’importante mobilisation de l’association pour venir en aide aux artistes, leur pourvoyant un soutien juridique, matériel et psychologique. À ce jour, l’Avvac a recensé 75 artistes affectés par la catastrophe climatique.

D’ici le début du mois de mars, elle souhaiterait organiser une première journée « pour travailler autour de la perte » avec des psychologues de Médecins sans frontière, mais pour l’artiste valencienne, la solution réside aussi dans le retour à la création, « notre unique manière d’être au monde » . Quatre mois après, « il reste encore à faire, mais beaucoup d’artistes veulent travailler sur la Dana, c’est-à-dire reformuler l’évènement ou transformer les œuvres affectées en nouvelles œuvres ».

Xelo ne compte plus les coups de fils, les moments où elle a dû épauler des collègues et amis désemparés. « Parfois, confie-t-elle, on a l’impression de ne pas pouvoir aider. J’ai le sentiment d’avoir dû gérer le chaos. » 

« La Dana a surpris les artistes alors qu’ils n’avaient pas de contrat, pas d’assurance, explique Xelo Bosch. Ils ont perdu toutes leurs œuvres et ce deuil a paralysé leur activité. Ce qu’ils veulent, c’est recommencer. La seule manière de se sauver de la maladie mentale et du doute, c’est de reprendre leur activité, pour oublier ce qu’ils ont perdu. » 

Une émotion en noir

Le noir : c’est la réponse à la sidération de Rebeca Plana face à l’absurdité de la situation. Son atelier, au fond d’une courte impasse tranquille de la petite commune d’Albalat de la Ribera est un havre de silence baigné par la lumière. Pinceaux et feuilles recouvrent son bureau, traînent ça et là sur un vieux canapé moelleux.

L’artiste de 49 ans est en plein travail. Bonnet vissé sur le crâne, lunette dorée arrondie, elle ne se soucie pas de la peinture bleue qui tâche ses doigts et son visage, lui donnant une allure de schtroumpfette survoltée lorsqu’elle traverse ce joyeux désordre pour montrer, là, une immense peinture lyrique abstraite, ici, un dessin du même style, très gestuel, caché sous une pile de feuilles. 

Une odeur de peinture à l’huile se dégage de l’ensemble des toiles, posées à la va-vite contre les murs. Certaines ne sont pas encore sèches. Rebeca Plana en soulève une, révélant la seule trace laissée par le passage de la Dana : une tâche d’humidité qui a décollé la peinture du mur.

Pour ces formats noirs, Rebeca Plana utilise d’abord de la plombagine, un minerai de graphite qu’elle mélange à du noir ou gris puis travaille la couleur, toujours à l’huile. © Cloé Calame / Reportierra.

L’artiste doit sa chance à peu de chose : un vestige archéologique et un simple trou, dans le jardinet qui jouxte son atelier, suffisamment profonds pour avoir retenu les trombes d’eau, restée à l’extérieur. Pollock, le chien qui accompagne Rebeca Plana depuis dix ans, est allongé de tout son long dans un lieu parfaitement intact. Il y reste avec sa maîtresse, ignorant lui aussi les quelques tâches de peinture qui maculent discrètement son pelage. « Il m’accompagne partout, même dans mes voyages », explique-t-elle. Mais ces temps-ci, l’artiste ne quitte pas son atelier. Quinze jours après la catastrophe, elle a commencé à tout peindre en noir, en réaction à l’évènement.

« J’étais assise dans le canapé, raconte-t-elle, je regardais l’atelier et je me suis demandé pourquoi, pourquoi ? » Elle laisse un silence. « Pourquoi ne m’est-il rien arrivé ? Alors, je me suis mise à peindre. Je n’avais jamais utilisé la couleur noir avant, remarque-t-elle, jamais. »

L’état méditatif que l’artiste décrit lorsqu’elle peint tranche avec les images d’eau ruisselant aux abords de son atelier, qu’elle a gardées sur son téléphone. Cet état n’est pas sans lien au rapport spécifique au temps qu’entretient sa peinture à l’huile, qui sèche plus lentement que l’acrylique. Dans le geste, « c’est un one shot, très rapide », explique-t-elle en le mimant, mais le processus est « calme, il faut attendre ».

Ce processus catalyse la perte des autres artistes et son propre désarroi, qui n’arrive pas à s’exprimer dans la parole. « On n’a pas parlé de cette situation, parce que ma situation est privilégiée, magique », dit-elle. « C’est étrange, parce que ce n’est pas mon sentiment, c’est le sentiment des autres. Je peins la Dana, mais ce n’est pas la Dana, c’est la Dana qui envahit mon âme, ma vie… Je suis affectée par la sensation des autres », réfléchit-elle. « Et il y a cette eau terrible, qui a été terrible pour les artistes », décrit-elle, émue à l’idée de la douleur qu’ont pu ressentir certains de ses pairs en voyant leurs œuvres moisir.

Rebeca Plana a photographié les abords de son atelier lors de l’inondation. Courtesy © Rebeca Plana.

« Et maintenant, quoi ? »

Cette eau terrible dont parle Rebeca Plana, Marc Martinez la décrit avec effroi. Au volant d’une petite Peugeot bleue, le photographe rejoint aux abords d’El Poyo Vicent Garcia, un architecte avec qui il collabore pour la première fois afin d’étudier la zone où la rivière a débordé. Ce projet, commandé par la Fundació Horta Sud, doit permettre d’envisager des solutions d’aménagements urbains plus adaptés pour le futur.

« L’eau s’est transformée après plusieurs jours en boue très corrosive. Les inondations ont touché beaucoup d’usines, raconte Marc Martinez, alors il y avait de l’essence, de l’huile dans cette matière boueuse. Maintenant, elle se transforme en poussière et reste corrosive. »

Les abords de la rivière El Poyo ont été ravagés par les inondations. © Cloé Calame / Reportierra.

Lorsque cette eau est entrée dans l’atelier du photographe à Beniparrell, « son intensité et sa force ont bougé les choses à l’intérieur de la maison », explique-t-il. Hormis des dégâts matériels, Marc Martinez n’a pas perdu de travaux artistiques. Il n’en avait pas stockés dans l’atelier.

Très affecté, le photographe n’a pas travaillé pendant ces quatre derniers mois, occupé à aider ses proches. « Tu as en tête de sortir tous les objets qui ne fonctionnent plus de la maison. C’est très long. Pendant les deux premiers mois, raconte-t-il, il y avait du nettoyage chaque jour. Mais tu nettoies et puis une seconde après, tu es en train de pleurer et tu ne sais pas pourquoi. L’émotion fluctue… Je ne peux pas me voir comme un automate », fait-il. 

Le photographe Marc Martinez collabore avec l’architecte Vicent Garcia, qui souhaite notamment porter des projets de renaturation de la ville en s’inspirant du concept de ville éponge, pour permettre une meilleure absorption de l’eau par les sols. © Cloé Calame / Reportierra.

La voiture quitte la route V-31 pour se garer aux abords de la rivière. « Tu sens cette odeur ? », s’enquit le photographe entre deux prises de vues, depuis le pont de la rocade nord. L’acidité du métal brûlé se mêle de temps à autre à l’odeur verte et fraîche des touffes de fleurs épargnées par la boue. 

« Ce projet n’est pas artistique, il vise à documenter la zone où l’inondation a commencé, réfléchit Marc Martinez. Je ne cherche pas à développer un point de vue sur le paysage à travers l’image. Je me sens comme un outil au service de l’étude. Je ne veux pas parler de la douleur, les réseaux sociaux sont déjà remplis de ces images choquantes, tout le monde les partage. Ce qui me remet au travail, c’est de me demander : et maintenant, quoi ? »

Avec Laura García pour la traduction.