Ces musiciens qui font vibrer la langue valencienne

Rap, rock, guitare-voix, le valencien inspire des artistes de tout genre. Et plait à un public jeune. Ce dialecte parlé dans toute la région est une déclinaison du catalan. Amour de leur langue maternelle, revendication communautaire… qu’est-ce qui fait le succès de ces chansons ?

À Benimaclet, un quartier valencien aux allures de village, Toni Fort, main dans les poches, entre dans le Garbo. Un homme, debout derrière le comptoir du bar, essuie des verres et le salue. Ils échangent quelques mots avant que Toni ne commande un café. L’homme de 34 ans a une allure simple : pantalon noir et sweat à capuche de la même couleur. Lorsqu’il marche, il a le dos courbé et le regard rivé vers le bas. Difficile alors d’imaginer que le musicien a déchaîné les foules ces dix dernières années avec son groupe « Zoo ». De l’Espagne au Japon, en passant par la Palestine, le groupe valencien a connu un véritable succès. 

« Nous avions du public partout en Espagne ! »

« Zoo ? », il inspire et prend un temps. « Tout a commencé grâce à Pancho, le chanteur du groupe. Avant, il chantait en castillan. Un jour, il a voulu faire une chanson en valencien et il a sorti une musique, “Estiu”. » Toni sort son téléphone pour montrer le clip. Pancho, face caméra, débite son texte à la façon d’un Orelsan ! Toni hoche la tête au rythme de la musique, « on peut difficilement expliquer pourquoi cette chanson en particulier a eu autant de succès. » Sous la vidéo YouTube : « 8 millions de vues ». Il verrouille son iPhone, « après ça on a décidé de monter un groupe ensemble, on n’a plus chanté qu’en valencien et puis on a fait dix ans. Aujourd’hui c’est terminé. » 

Quand il repense à cette époque, Toni sourit : « On aurait pu être cantonnés aux seules fêtes de village, mais là, c’était incroyable, car après la sortie du clip, nous avons enregistré un album puis commencé une tournée. » Dans les airs, il mime différents points : « Nous avions du public partout en Espagne, dans des grandes villes comme Madrid ou Barcelone ! C’était nouveau pour un groupe valencien. »

Le groupe « Zoo ». © Guillem Garay.

Si le valencien est leur marque de fabrique ? Toni hausse les épaules : « De la part de Pancho, il y avait une intention politique et forcément ça nous tenait à cœur de mettre en avant une langue minoritaire, c’est notre langue maternelle. » Il marque une pause, boit une gorgée de son café : « Mais attention, je ne veux pas être cantonné à une seule étiquette, aujourd’hui, je produis des artistes qui chantent en valencien comme Sandra Monfort Olivier par exemple au Auxili, mais pas que ! » Toni regarde son portable, il est 17 heures, il doit bientôt aller chercher sa fille à l’école.

« Le valencien est une langue qu’il faut défendre »

Lorsqu’elle sort de ses cours au conservatoire José Iturbi, Àgueda passe toujours par le pont Montolivet. De loin, grand sourire aux lèvres, elle pointe du doigt le palais des arts de la Reine Sofia, une grande salle de concert : « Un jour, j’espère que je chanterai ici. » Des grosses boucles de cheveux teints en orange entourent un visage encore juvénile : « Il y a le Parque Central à côté de chez moi, j’y vais certains après-midi pour jouer de la guitare. »

Sur un banc du parc, elle ôte son manteau et ouvre l’étui de sa guitare. Après quelques accords, elle se met à chanter. Sa voix douce rappelle par moment celle de la chanteuse française Pomme. Quelques passants ralentissent devant elle, écoutant de loin ses mélodies.

Àgueda au Parque Central. © Nisreen El Yagoubi / Reportierra.

Àgueda s’arrête de jouer et prend son téléphone. Avec son index, elle fait défiler ce qui semble être des paroles. Elle pose son téléphone à plat, « j’écris tous mes textes en valencien », d’abord parce qu’elle en aime la sonorité. « Écoute ! Tu entends ? C’est plus doux que le castillan ! » Elle rit, la différence est difficilement perceptible pour une oreille étrangère !

Àgueda fait glisser ses doigts le long des cordes, les yeux fermés. Elle s’arrête net : « Et puis, chanter en valencien, ça me permet d’affirmer mon identité. Je n’ai pas forcément de combat politique dans mes textes, mais rien que le fait de chanter dans cette langue est un acte politique. » Enfant, ses premiers mots furent en valencien. « Mes parents me l’ont transmis, on le parle à la maison depuis toujours. » Après une petite heure dans le parc, il est temps de rentrer. 
Aujourd’hui, Àgueda commence tout juste à se créer une notoriété à Valence. Petite moue : « Valence ne facilite pas vraiment la vie aux jeunes artistes. » Mais la jeune femme est d’une jovialité et d’un optimisme à toute épreuve.

Dernièrement, elle est passée sur la radio locale A’Punt, elle sourit : « Ils m’ont repéré grâce à mes vidéos sur YouTube. » En dehors de la radio, la jeune musicienne fréquente les rares scènes ouvertes de la ville, comme la salle Matisse qui organise chaque jeudi un micro ouvert, elle se réjouit : « Je suis contente de voir que de plus en plus de jeunes artistes essayent de mettre en valeur le valencien. Valence, ce n’est pas que la fête et les paellas. »

« Ils pourraient chanter castillan, je les écouterai quand même »

Ce jeudi, devant la salle de concert du Matisse, alors que des personnes s’engouffrent au compte-goutte à l’intérieur, un petit groupe de jeunes — une fille et deux garçons — fument des cigarettes roulées. Ils parlent fort. Ils sont venus soutenir une amie qui passe ce soir-là. Amparo, la vingtaine : « Je me rends compte que j’écoute pas mal d’artistes qui chantent en valencien, mais ils pourraient chanter castillan, je les écouterais quand même. » Ses amis rigolent, elle enchaîne : « Mais je trouve ça bien que des chansons modernes existent dans notre langue. Mes parents ont toujours écouté du folklore valencien, mais moi, ce n’est pas mon truc. »

« Si un jeune artiste se présente en chantant valencien, il a de grandes chances de gagner mon cœur »

S’il y en a bien un qui mène un combat politique à travers l’usage de sa langue maternelle, c’est lui : Esteve Tortosa Segui, le chanteur du groupe Auxili produit par Toni Fort chante du reggae en valencien, une association « peu commune » admet l’homme de 32 ans assis sur le rebord de la boutique « Partisano » à Benimaclet.

Esteve Tortosa. © Nisren El Yagoubi / Reportierra.

Baigné par un rayon de soleil, Esteve fume une cigarette. Il porte une casquette et des lunettes qu’il n’enlève jamais, pas même pour une photo. De longues dreadlocks lui arrivent en bas du dos. Il éteint sa cigarette sur le rebord de la fenêtre et rentre dans la boutique. Il cherche ses disques dans le bac et questionne le vendeur : « Bah, il est où notre dernier album ? »

Les poings joints vers le cœur, Esteve affirme : « Je chante en valencien et je me mouille politiquement. J’ai plusieurs combats et celui d’affirmer mon identité est central. L’Espagne ne prend pas soin des langues alternatives. » Il se met alors à énumérer différents dialectes comme « le galicien, l’euskara, le catalan » qui sont pour lui « des langues mises de côté par l’Espagne. » Esteve dénonce la prédominance du castillan dans « les publicités » ou les « programmes télévisés », il regrette que seules « les chaînes locales » adoptent les dialectes où la portée est « forcément plus réduite »

Si défendre le valencien se fait par son micro, c’est aussi à travers une émission type « La Nouvelle Star » qu’il s’engage pour défendre sa langue : « Festalent est une émission que j’anime sur la radio locale A’punt, pour détecter de nouveaux talents chez les enfants et les adolescents. Si un jeune artiste se présente en chantant en valencien, il a de grandes chances de gagner mon cœur ! », assure-t-il d’un air amusé. Le combat pour préserver le valencien se passe définitivement à tous les niveaux.