Cette saison, plus que jamais, le Valencia CF est en grand danger. Ancien club majeur d’Espagne, il se bat pour ne pas descendre en deuxième division. Dans l’œil du cyclone, la gestion du propriétaire Peter Lim, qui n’a fait qu’affaiblir le club au cours des dix dernières années.
Partout dans les tribunes de Mestalla, les gens sautent, les écharpes tournent et on s’enlace. Le défenseur français Mouctar Diakhaby vient d’inscrire le deuxième but de la rencontre pour Valence, avant-dernier au coup d’envoi, dans une rencontre capitale pour la survie du club, face à un autre mal classé du championnat espagnol, Leganés. Il n’y aura pas d’autres buts, mais Valence signe une victoire capitale (2-0) dans sa lutte pour la survie en première division en recollant à son adversaire du jour.
Ce dimanche 9 février, comme souvent depuis le début de cette année — les Valenciens ont gagné trois de leurs quatre rencontres jouées en 2025 dans leur antre — les supporters repartent de Mestalla avec le sourire. Un sourire de circonstance, alors que c’est plutôt la colère qui domine parmi les fidèles du club.
Aux traditionnels tons d’orange et de noir, qui dominent dans le stade, viennent s’ajouter des petits étendards jaunes dans tous ses recoins. À y regarder de plus près, on peut lire sur ces fanions l’inscription en anglais « Lim go home » [Lim rentre chez toi en anglais]. Lim, c’est le nom de famille du propriétaire singapourien Peter Lim, qui détient le Valencia Club de Fútbol depuis 2014 et qui concentrerait tous les griefs du club, selon les Valenciens.
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Avant chaque rencontre, l’ensemble des supporters, à l’initiative de l’association Libertad VCF, a une petite attention à l’égard de Peter Lim, qui n’est plus venu en Espagne depuis leur dernier titre remporté il y a bientôt six ans. Ce dimanche après-midi ensoleillé ne fait pas exception à la règle. La contestation s’orchestre toujours sous un petit barnum noir, face à l’entrée principale du stade. Les bénévoles s’affairent. On vend des petits sacs, les fameux étendards jaunes et d’autres goodies. Autour du stade, deux supporters paradent avec des maillots jaunes floqués « Lim Out » [Lim Dehors en anglais].
« Je veux juste qu’ils disparaissent »
À côté de cette installation, le président de l’association, José Perez, donne une interview à une chaîne de télé locale. Après avoir rendu son micro, il se dirige vers nous. Personnage médiatique et à l’aise dans l’exercice, il nous explique la raison de sa colère envers le propriétaire de son club, dans un flux ininterrompu de paroles. Le discours est rodé.
« Quand Peter Lim est arrivé au Valencia Club de Fútbol, il avait un intérêt bien précis, qui était l’achat et la revente de joueurs, commence le président de Libertad VCF, très volubile. Pendant qu’il détruisait le club sur les plans sportif, économique et social, il a réalisé des transactions de joueurs pour plus d’un milliard d’euros. C’est son business », se désole celui qui mène une campagne pour faire de son club un bien d’intérêt culturel, ce qui permettrait d’empêcher la modification d’emblèmes importants du club.
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© Emile Pawlik / Reportierra.
Ce dimanche lance d’ailleurs la dernière semaine avec l’objectif de recueillir
10 000 signatures pour pouvoir présenter son projet aux responsables politiques. Approchés par deux bénévoles très actifs, les supporters n’hésitent pas à signer.
« Bien sûr », « J’ai envie qu’il se casse », entend-on du côté des signataires qui empoignent le stylo qu’on leur tend.
Contacté plus tard dans la semaine, José Perez a d’ailleurs confié avoir recueilli
13 000 signatures depuis septembre, premier objectif atteint pour eux. Non loin de l’agitation des signatures et à quelques encablures des terrasses bondées des bars, Carlos arbore une écharpe bariolée jaune et rouge aux couleurs de son club. Il n’a qu’un souhait et il est clair : « je veux juste qu’ils vendent et qu’ils disparaissent », énonce le trentenaire qui supporte son club depuis qu’il est petit.
Un stade centenaire
Pénétrer dans le stade Mestalla, c’est comme remonter le temps. Après avoir passé les portes, les anciens maillots arborés par les supporters, tantôt oranges, tantôt blancs, dans les escaliers bondés, rappellent que Valence a brillé, avant de sombrer aujourd’hui. Il fut un temps, pas si lointain, où le club était abonné aux premières places du championnat espagnol. Où il comptait dans ses rangs des légendes du football comme l’Argentin Mario Kempes, qui a notamment joué en équipe nationale avec la légende Diego Maradona, dans les années 1980, et dont le portrait orne la façade du stade.
Mais en 2025 les couleurs ont perdu de leur éclat et se mêlent au béton nu qui effraie quelque peu par sa vétusté, mais qui rappelle aussi l’âge du stade. Construite en 1923, puis rénovée en 1955, l’enceinte est un monument à elle toute seule. Autour de l’écrin, un bandeau énumère le palmarès fourni du club. En bout de ligne, la Coupe du Roi remportée en 2019, et derrière, le vide, comme le signe annonciateur que Valence traverse une disette inexorable.
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© Emile Pawlik / Reportierra.
Une fois en tribunes, chacun retrouve avant le coup d’envoi sa place habituelle et inévitablement les mêmes personnes. On s’embrasse, on se demande des nouvelles de la famille… Habitué de Mestalla depuis quarante années, Vincent a transmis la passion du club à Mathieu, son adolescent. « C’est vrai que cette saison ce n’est plus pareil, les gens en ont un peu marre, mais ils viennent toujours au stade », explique-t-il sous ses épaisses lunettes de soleil. Notre conversation est interrompue par le coup de sifflet de l’arbitre, tout le monde rive ses yeux sur la pelouse pour pousser leurs héros.
19ème minute. Alors que les deux équipes se neutralisent sur la pelouse, un vacarme assourdissant s’élève des travées de l’enceinte. « Peter vete ya » (« Peter casse toi », en langue valencienne) est repris par les 42 000 spectateurs d’une seule voix. Ce moment a été choisi en référence à l’année de fondation du club : 1919. Même si l’équipe pousse sur le terrain, la contestation ne s’arrête jamais, signe d’une colère omniprésente dans les esprits des Valenciens.
déclassement impressionnant
Plus tôt dans la matinée, Sergi Aljilés nous donne rendez-vous sur un trottoir face au stade Mestalla. Écharpe blanche posée autour du cou et cigare dans la bouche, le président du Colectivo de Peñas Valencianistas a lui aussi vu son club décliner de la pire des façons.
« En 2014, quand Peter Lim a acheté le club, Valence était le huitième club d’Europe en termes de titres. Aujourd’hui, on se bat pour ne pas descendre en deuxième division », analyse l’homme de 44 ans. Pendant qu’il parle, il sort son propre étendard jaune de la poche de son manteau, qui dénote du traditionnel
« Lim go home ». On peut y lire « Lim ves a fer la mà », une expression valencienne que l’on pourrait traduire poliment par « va te faire voir ! ».
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© Emile Pawlik / Reportierra.
Fede Sagreras est le président d’un autre collectif, l’Agrupación de Peñas Valencianistas qui en compte presque 300. Une peña, c’est un « groupe d’amis », qui se constitue en association pour partager leur passion du club. Pour le sexagénaire, le ver était déjà dans le fruit, bien avant l’arrivée de Peter Lim.
« Tout ça vient de la mauvaise gestion des propriétaires précédents, qui a conduit à la vente du club en 2014, regrette-t-il solidement installé sur sa chaise, au lendemain du match contre Leganés. Ce qui nous surprend, c’est qu’il y ait eu autant de choses mal faites, surtout sur le plan sportif. Sinon on ne serait pas dans cette situation. » Le bilan sportif de Valence est en effet famélique, avec seulement un titre en dix années sous la houlette de Peter Lim.
Le sujet du stade illustre aussi tous les problèmes de la gestion de Valence. Lancé en 2005, le projet du Nou Mestalla, un stade plus grand et plus moderne, a été stoppé en 2008. Dix-sept ans plus tard, les travaux sont censés reprendre prochainement pour une livraison dans seulement deux ans et un déménagement inexorable.
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© Emile Pawlik / Reportierra.
« L’existence du stade actuel les gêne, aussi bien Peter Lim que les politiciens. Ils veulent construire des tours ici, à la place du stade pour gagner de l’argent, et c’est ça qui est en train de tuer le Valencia CF », dénonce José Perez aux abords du stade, qui n’hésite pas à s’interrompre pour saluer les nombreuses personnes venant lui serrer la main. Vincent, lui, comme la plupart de ses homologues, se dit « triste » de quitter le stade dans lequel il a vécu « ses plus belles émotions ».
« C’est une véritable dictature »
Attablé dans un bistrot non loin de Mestalla, plus tard dans la semaine, Pascu Calabuig, journaliste à Super Deporte, dénonce « la pire gestion jamais vue d’un club en Espagne », selon lui. En croquant dans son sandwich à la tortilla, il se lâche sur le groupe propriétaire du club, dirigé par Peter Lim : Meriton. « C’est une véritable dictature à Valence, les entraînements sont toujours fermés au public », regrette-t-il. Le défenseur Ezequiel Garay en a notamment fait les frais. Après avoir critiqué en 2019 la décision – très impopulaire – prise par Peter Lim de limoger Marcelino, son entraîneur, le joueur a été vendu à un autre club dans la foulée.
En ville, ce n’est pas l’optimisme qui règne à l’heure d’évoquer le futur. « C’est très obscur. Si Meriton ne s’en va pas, Valence ne pourra pas être compétitif. Les années ont montré qu’ils n’en ont rien à faire de l’aspect sportif, des supporters et qu’ils n’ont que des intérêts économiques », continue Pascu Calabuig, après avoir englouti sa dernière bouchée.
Les supporters, eux, ne lâchent pas leur club, malgré son déclin. Sans réservation, impossible de trouver un endroit où se restaurer avant la rencontre et Mestalla affichait presque complet (42 900 spectateurs sur une capacité totale de 49 000) pour l’affiche face à Leganés. Les joueurs auront besoin de cet appui populaire pour se maintenir et pouvoir continuer à accueillir les plus grosses écuries espagnoles à l’avenir, à défaut d’être en mesure de les battre.