L’école de l’Horta à Paiporta n’est plus qu’un bâtiment vide et délabré. Privés de leur établissement, les 400 élèves ont été temporairement transférés dans des écoles valenciennes, à 30 minutes de bus de chez eux. Enseignants, parents et enfants tentent de reconstruire un semblant de normalité dans un quotidien bouleversé.
Le toboggan de la cour plonge dans un amas de boue séchée. Le panier de basket jonche sur le sol et les murs sont couverts d’empreintes de mains terreuses. Devant la porte d’entrée d’une des classes de maternelle, une rubalise en plastique flotte au vent, avec inscrit dessus en lettres bleues : « Ne pas entrer ». Dans l’école de l’Horta à Paiporta, dans la région de Valence, il n’y a plus d’enfants, seulement des chats abandonnés. Les salles sont vides, plus de chaises, plus de bureaux, plus de tables de multiplication, plus de conjugaison au tableau. Cela fait presque quatre mois qu’il n’y a aucun cri dans la cour de récréation. Les camions sur le terrain vague devant l’école sont les seuls à briser le silence. Leurs tractopelles émettent des craquements sourds en déplaçant les dernières carcasses décharnées de voitures abandonnées.

Le directeur de l’Horta, Vicente Gimenez, ne s’attarde plus sur les décombres qui entourent l’enceinte de l’école lorsqu’il ouvre la porte du bâtiment dans lequel il travaillait depuis 20 ans. Une démarche énergique, des lunettes de soleil accrochées au cou et une doudoune tout-terrain : Vicente est professeur de sport. À ses côtés, l’enseignante de mathématiques Silvia avance dans l’école vide en faisant claquer ses santiags à strass sur le sol en carrelage.
Dès le lendemain des inondations meurtrières du 29 octobre, ils sont allés à l’école pour constater les dégâts. Le premier étage du bâtiment en briques rouges était ravagé. « Heureusement, personne n’était dans l’école quand la boue est arrivée », se rappelle le directeur en déambulant dans les couloirs sombres. La nourriture de la cantine flottait dans l’eau qui a emporté avec elle les livres, les dessins et les souvenirs. « Pour fêter les 50 ans de l’école, on préparait une exposition qui devait lui être dédiée dans le musée de la ville », raconte Vicente dans la bibliothèque de l’école déserte. « Mais nous avons perdu toutes nos archives et toutes les traces de notre histoire ce jour-là », regrette-t-il avec un soupir en montrant le bas des étagères vides.
« Nous n’avons même pas eu besoin de faire un appel aux dons »
Des serpillères, des pelles et des sceaux gisent encore dans le vestibule de l’Horta. Pendant des semaines, les professeurs et familles aux alentours se sont retrouvés à l’école pour évacuer la boue avant de recevoir l’aide des militaires. Le sol est désormais récuré, recouvert de piles de paquets débordants de donations venant de toute l’Espagne. « Je n’avais même pas encore vu ces nouvelles livraisons », confie Silvia en ouvrant un colis sur le haut d’une montagne de cartons stockés dans un ancienne salle de classe. Des sacs à roulettes avec le cow-boy de Toy Story, des dizaines de paquets de couches, des jeux de société… Les salles débordent de cet élan de solidarité spontané, massif et désorganisé. « Nous n’avons même pas eu besoin de faire un appel aux dons, notre adresse a circulé dans toute l’Espagne et nous avons commencé à recevoir des donations venant de partout, d’anonymes, d’associations, et de parents », raconte Vicente, les yeux brillants et un sourire reconnaissant accroché au visage.


© Eva Martin / Reportierra.
Pendant un mois, les 400 élèves de l’école maternelle et primaire de Paiporta n’avaient plus de cours en présentiel. Les professeurs appelaient les familles pour échanger avec les élèves et leur apporter du réconfort. « C’était essentiel de rester proches d’eux, se rappelle Silvia en traversant la cour de l’école silencieuse. Et on n’a pas hésité à rendre visite à ceux qui avaient tout perdu. »
L’exil des élèves et les choix des parents
Certains parents n’ont pas attendu pendant ce mois suspendu, et ils ont envoyé leurs enfants dans d’autres écoles loin des zones sinistrées. C’est le cas de Monica, qui vit à quelques rues du bâtiment scolaire détruit. La mère de famille aux longs cheveux bruns et au maquillage soigné habite avec son mari et ses deux fils : Hector, 7 ans et Mario, 10 ans. Dans leur maison, seules les chambres à l’étage ont été épargnées par les inondations. C’est là qu’elle avait mis à l’abri ses enfants le jour de la catastrophe. « Je leur avais donné pour mission de garder le chat et le chien avec eux. Je voulais qu’ils se concentrent sur quelque chose pour pas qu’ils assistent impuissants au drame qui se déroulait devant nos yeux », dit-elle en ravalant ses larmes. Une semaine après la catastrophe, Monica les a envoyées chez sa belle-mère, hors de Paiporta. Ils ont intégré une école voisine où ils ne connaissaient personne.

Mais depuis le 5 décembre, Hector et Mario ont finalement rejoint tous les autres élèves de l’Horta dans deux autres écoles à Valence, à 30 minutes de trajet de chez eux. Le Conseil éducatif de la région a mis en place des bus scolaires qui les récupèrent à côté de leur ancienne école à Paiporta pour les amener dans le centre de Valence. Les enfants ont retrouvé leurs amis et leurs professeurs. Leur ancienne école sera détruite dans les prochains mois pour être entièrement reconstruite pendant trois ans. Et les allers-retours quotidiens devraient durer jusqu’à la semaine de Pâques, à partir de laquelle les élèves suivront leurs cours dans des préfabriqués à côté du chantier. Les murs de l’Horta vont tomber, mais son équipe est restée soudée.
Ce casse-tête logistique a été géré par Jorge Cabo Martinez, le directeur général des centres d’enseignement du gouvernement autonome de la Communauté Valencienne. Depuis son bureau spacieux à Valence, le quinquagénaire aux joues creuses et habillé d’un costume gris dresse le bilan financier de ce transfert : 3,5 millions d’euros ont été investis dans les transports pour déplacer les élèves de Paiporta à Valence. Les yeux rivés sur son ordinateur, il énumère longuement tous les coûts de ce dispositif pour finalement conclure que « l’important n’était pas l’argent, car nous étions prêts à mettre ce qu’il fallait, mais il y avait une telle pénurie de bus ». « Déplacer toute une école tous les jours était un défi sans précédent », conclut-il d’une voix ferme.
Même après deux mois, les horaires du bus scolaire restent irréguliers à cause de la pénurie de transports. Le matin, il arrive que le bus scolaire parte de Paiporta au moment où les cours commencent à Valence. Et les enfants ne sont pas les seuls à devoir être transportés quotidiennement. Les cantines des écoles valenciennes ne peuvent pas nourrir cet afflux massif de nouveaux écoliers, la nourriture est donc préparée tous les jours à Paiporta, pour être ensuite distribuée dans les écoles d’accueil.
« Une aventure de plus »
Depuis la mise en place de ces navettes scolaires, Monica quitte sa maison tous les jours à 16 heures pour aller à l’arrêt de bus improvisé près des ruines de l’Horta. Les parents s’agglutinent sur le trottoir, et regardent au loin des cars dépareillés arriver au fur et à mesure. Dans leur dos s’étend un terrain de terre creux, où sont nichés des déchets amenés par les inondations. Les pièces de plastique scintillent sous le soleil de fin d’après-midi. Les enfants filent à la sortie du bus pour jouer avec les détritus étalés par terre avant de se faire rappeler à l’ordre. Hector, habillé d’un maillot de foot du club de Valence, prend la banane que lui tend sa mère. Pas trop longues les heures de transport quotidiennes ? « C’est seulement une aventure de plus », répond l’aîné de Monica, le menton levé et un sourire en coin.
Les horaires de bus irréguliers sont un cauchemar pour les parents qui travaillent. L’association des parents d’élèves a donc mis en place une garde dans un espace prêté par la mairie : une salle entourée de vitres où les enfants jouent en sortant du bus. C’est là que Espe, la voisine de Monica au rire communicatif, va chercher ses deux filles vers 17 heures en sortant de la clinique valencienne où elle est travailleuse sociale. Elle récupère Valéria, 10 ans, et Alma, 6 ans, en leur amenant des croquettes de poulet frits et des crackers au saucisson. Les deux petites accourent en faisant bouger leurs boucles blondes. « Mes filles sont restées avec moi après les inondations, raconte Espe en traînant le sac à dos à roulettes de Valéria. Elles ont fait des cours en ligne, mais surtout, elles ont aidé, et elles ont vu la solidarité autour d’elles. » Sur le chemin du retour, Valéria et Alma passent devant leur ancienne école détruite sans un regard nostalgique, en sautillant sur quelques décombres éparpillés au bord du chemin. Leur mère les regarde, et ajoute : « Je voulais qu’elles voient tout parce que c’est un apprentissage encore plus précieux que celui de l’école ».
