Les lâchers de taureaux, une tradition sous pression

Dans le village d’Aielo de Malferit, dans le sud de Valence, les habitants prennent part au « bou y corda », un lâcher de taureaux de rue, une tradition profondément enracinée. Malgré les critiques de plus en plus vives des défenseurs du bien-être animal, cet événement emblématique continue de rassembler la population.

Il est 9 h 30 à Aielo de Malferit, et les 4 500 âmes du village somnolent encore. Seuls des rires rauques et sonores, mêlés aux bruits des bouteilles, s’échappent du local de la Peña Taurina, l’association taurine du village. À l’intérieur, une odeur de charcuterie plane au-dessus des quelque 200 convives, réunis pour le traditionnel almuerzo, une collation matinale typique de l’Espagne. Ici, les cafés et les tartines ont laissé place à la bière et aux cocas con sal, une sorte de pain plat sur lequel sont frugalement disposés boudin noir, tranche de lard et saucisse. Les carafes circulent parmi les trois grandes rangées de tables dressées pour l’occasion.

Les vétérans festoient avec les plus jeunes, dont certains, verre de Coca à la main, n’ont pas encore la majorité. « J’aime tout ici, la fête, les amis, et bien sûr les taureaux. C’est un moment très important pour nous », s’exclame Julian Vincent, entre deux bouchées de sa fougasse espagnole.

Au milieu des photos des membres posant fièrement devant les cages des bovins, deux impressionnants bustes de ces animaux trônent sur les murs de la pièce. « Ce taureau-là vient directement des arènes de Valence », raconte avec fierté Salva Ando, le président de la Peña. À 29 ans, ce natif d’Aielo est un passionné des fêtes taurines. Il a rejoint l’association dès ses seize ans et en a pris les commandes depuis 2019. « Cette fête fait partie de notre culture, c’est notre histoire », poursuit-il en lançant un regard pétillant vers la salle bondée.

À Aielo de Malferit, la fête, qui s’étale sur deux jours, accueille de nombreux adeptes. © Eliott Repolt / Reportierra

Le calme revient soudainement lorsque les consignes de sécurité sont rappelées. D’après les habitués, le village n’aurait connu qu’un seul incident depuis la création de la fête — il y a 120 ans — même si tous ont conscience du danger de courir aux côtés d’un animal d’une demi-tonne.

11 h 30 : le rendez-vous est donné au pied de l’église. Dans la rue, des dizaines d’adolescents et de jeunes adultes, tee-shirts de sport et baskets de running aux pieds, s’échauffent, impatients d’en découdre avec la bête. Quelques rares filles se distinguent de la foule masculine, mais la majorité d’entre elles se tiennent à l’écart. Sur les balcons, les plus âgés ont installé leur chaise pour assister à l’événement, tandis que les plus jeunes se cachent derrière les barrières, curieux de l’effervescence soudaine du village. 

Un camion arrive et dépose le conteneur renfermant l’objet du spectacle dans un crissement de ferraille. À l’intérieur, trois taureaux de lidia — une race spécifiquement utilisée pour les fêtes taurines — séparés dans des boxes pouvant à peine les contenir, attendent d’être libérés. Une attraction dont la location revient à 400 euros par bête, pour la journée. Des hommes s’affairent à accrocher des cordes sur la tête du bovin, tandis qu’un dernier rappel prévient aux plus aventureux de reculer…

« Il ne faut jamais lâcher le taureau du regard »

Pan ! Un coup de pétard retentit dans le village. Une des portes de la cage s’ouvre et laisse apparaître un premier taureau, à la robe noire de jais et aux muscles saillants. Le bovin s’engouffre dans la rue, tête baissée. Une centaine de personnes se mettent alors à courir, tandis qu’un autre groupe tout aussi nombreux se forme pour le suivre.

Certains se plaquent contre les murs des maisons pour esquiver l’animal désorienté, livré à lui-même, dans un environnement totalement inconnu. Les plus expérimentés tiennent de part et d’autre de la bête une corde de plusieurs dizaines de mètres, censée leur permettre de guider le taureau dans sa course effrenée. Mais dès le premier carrefour, celui-ci décide de prendre une autre direction.

Malgré la panique de certains, Vicente Romero, chemise à carreaux et cigarette à la bouche, ne bouge pas d’un poil. « Je n’ai pas peur du taureau, je suis juste précautionneux, assure-t-il d’un ton serein une fois l’animal reparti, il ne faut juste jamais le lâcher du regard. »

Une corde de plusieurs dizaines de mètres, aux couleurs du village, sert à guider le taureau au milieu des rues d’Aielo. © Eliott Repolt / Reportierra

Les cris et les rires résonnent dans le bourg d’Aielo de Malferit, à mesure que le bovin progresse dans le cœur du village. Esseulée, la bête s’épuise rapidement. Les organisateurs enroulent alors la corde autour d’une grille et donnent une coupelle d’eau à l’animal pour le laisser se reposer. « Le respect de l’animal est très important pour nous, affirme Salva, on ne le maltraite pas ». Après quarante minutes de spectacle, le bovin est ensuite ramené tant bien que mal dans son box, sous les vivats d’une foule électrisée par ses performances.

Une fête intergénérationnelle

Un nouveau coup de pétard retentit, signalant la libération du second animal, tout aussi trapu. Ici, la sécurité est de mise : les cornes de la bête sont coiffées de boras, des protections de cuir censées protéger les passants d’un quelconque embrochement.

Aux côtés de sa fille Eva, Rafa Gil, 73 ans, le tee shirt transpirant, est ravi. « Cela fait 40 ans que je participe à ce type d’événements. C’est génial car ce sont des fêtes qui réunissent des gens de tous les âges ». À Aielo de Malferit, la participation aux lâchers de taureaux est autorisée dès l’âge de 16 ans. Michel, qui vient tout juste de les souffler, se réjouit de la possibilité de se joindre à cette nouvelle
attraction : « J’ai vu mes amis participer à cette célébration, et j’ai eu envie de m’y mettre. J’adore ça, c’est très intense ».

Le garçon assure d’ailleurs remettre ça dès la semaine prochaine, lors d’une nouvelle festivité organisée dans un village aux environs. Deux nouveaux coups de pétard annoncent la fin de l’événement. La foule exulte. Les ados se
checkent, enivrés par l’adrénaline provoquée par la course aux côtés de la bête. Quelques minutes plus tard, alors que les animaux encore stressés par l’épisode donnent de grands coups dans la paroi, le conteneur repart, en direction de la ferme.

Respecter la santé de l’animal

À Aielo de Malferit, la question du bien-être animal est sur toutes les lèvres. Un sujet que les membres de l’association comme les élus tentent de prendre en compte face aux critiques de plus en plus acerbes sur la maltraitance des bovins. « J’aime beaucoup cette fête, mais il faut que cela respecte l’animal » affirme Juan Rafael Espí Mompó, maire PSOE d’Aielo (parti centre gauche), lors d’une visite improvisée du village, prenant le temps de venir saluer chaque habitant venue à sa rencontre.

Avec l’accord de la Peña Taurina, l’édile a notamment fait cesser les fêtes du toro embolado, une pratique consistant à attacher sur les cornes du bovin des boules de feu, avant de le faire courir de nuit dans les rues du village. Le changement climatique a également poussé les organisateurs à revoir certaines
pratiques : « Les étés sont devenus trop chauds pour les taureaux, alors on les a remplacés par des vachettes, plus petites, et décalé les festivités en soirée, lorsque la chaleur redescend, argumente Salva. On a aussi décidé d’organiser des célébrations plus tôt dans l’année, comme celle-ci, pour maintenir cette tradition tout en respectant la santé de l’animal. »

À Aielo de Malferit, cette journée de fête n’a été entachée par aucun incident. Un soulagement pour le président de l’association taurine. « Tout s’est bien passé », affirme Salva d’un air enjoué. « Je crois et j’espère que cette fête pourra perdurer, car l’animal ne souffre pas. » Si les organisateurs se veulent confiants, les lâchers de taureaux de rue sont pourtant loin de faire l’unanimité.

« le taureau essaie en réalité de fuir »

Pour Mireya Cillero, adhérente du Parti animaliste espagnol (PACMA) depuis sa création, ces célébrations, qu’elles se déroulent bien ou pas, sont anachroniques. Une bière posée sur la table, aux côtés de la gamelle d’eau de Tatín, son yorkshire posée sur ses genoux, l’activiste de 64 ans déplore : « Ce que le taureau fait en réalité dans ces rues, c’est essayer de fuir. »

Elle se demande : « Quelle personne aimerait se retrouver dans la situation de cet animal ? » Pour la militante, la seule solution viable est « l’abolition totale de ces fêtes ». À Aielo, cette position peut agacer certains adeptes de ces célébrations. Jorge, 20 ans, est bien conscient des critiques, mais reste catégorique : « Je respecte les traditions des autres, mais je veux que l’on respecte la mienne. »

Le taureau Nervioso, l’une des stars de la journée. © Eliott Repolt / Reportierra

Si le bou y corda fait l’objet de vives critiques, en Espagne, c’est l’ensemble des pratiques taurines qui est contesté. L’une des plus controversée se trouve à Dénia, une ville située à quelques encablures de Valence : appelées toro en mar (littéralement, taureau à la mer), l’événement prend place sur le port de la ville, où les spectateurs peuvent se réfugier dans l’eau lors des ruées du taureau. Il arrive régulièrement que certaines bêtes sautent malencontreusement et finissent par mourir noyées.

Outre la mort de certains animaux, la question de la sécurité inquiète également les détracteurs de ces célébrations. En 2022 — l’année la plus meurtrière — quinze personnes ont trouvé la mort lors de ces célébrations, dont sept rien que dans la région de Valence.

Un grand merci à Clara Ruffing, Ambre Michon et Nisreen El Yagoubi pour la traduction.