Près de 40 000 personnes sans-papiers ont été touchées par les inondations. À Aldaia, à quinze kilomètres de la ville, ils sont une vingtaine à vivre dans une usine désaffectée après avoir perdu leur logement dans la catastrophe.
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Le 29 octobre, la boue est entrée chez Soufiane, emportant les maigres souvenirs qui avaient survécu une première fois à l’eau lors de sa traversée de la Méditerranée en barque. Le Marocain n’a que 34 ans et déjà le corps abîmé par deux années d’errance. Pendant la catastrophe, il vivait à Aldaia, à quinze kilomètres à l’ouest de Valence, où la boue a laissé six morts dans son sillage. Le modeste appartement qu’il sous-louait n’a pas été épargné.
Ses mains épaisses d’ancien pêcheur s’agitent pour raconter l’impression de « fin du monde » qui l’a saisie ce soir-là. Un meuble qui chute, un bras meurtri. Au milieu du chaos, l’exilé en situation irrégulière parvient à rejoindre l’hôpital, où la foule de blessés et la peur d’avoir à décliner son identité lui font rebrousser chemin. S’ensuivent pour Soufiane trois jours d’errance. Trois nuits à dormir sous les ponts des Jardins du Turia à Valence, l’ancien lit du fleuve qui avait débordé et ravagé la ville en 1957.
En périphérie de la troisième ville d’Espagne, il faut s’enfoncer dans une zone industrielle pour trouver l’usine où Soufiane s’est réfugié après les inondations. Loin des palmiers et des rues pavées du centre, « on vit au milieu des déchets », s’énerve Mari, un Marocain de 35 ans qui habite là avec 23 autres sans-papiers. Il font partie des 40 000 personnes en situation irrégulière touchées par les inondations dans la région de Valence, selon l’ONG Oxfam.
Comme Soufiane, la plupart d’entre eux ne disposaient pas de contrat de location au moment de la catastrophe. « Cela les a exclus de facto de toute aide institutionnelle pour être relogés », explique Nadia Tabib Chouitar, psychologue et bénévole au sein de l’association Casa Marruecos, qui vient en aide aux personnes en situation de migration.
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« Ici, un jour avec petit-déjeuner est un jour sans dîner »
Le soleil tape fort en ce mardi de février. Les habitants de l’usine ont sorti un ballon à moitié crevé. Ils se le renvoient, sourire aux lèvres, à travers le terrain vague qui entoure l’usine. Mari tente quelques dribbles dans sa djellaba rayée : « On est comme une grande famille, et cette fraternité nous porte. Mais on reste une famille en cage ».
Les parcours sont différents, les rêves aussi. Mais chaque discours charrie les mêmes refrains : le froid, la colère, les espoirs déçus. Et cette hagra, ce sentiment d’humiliation qui revient dans toutes les bouches. « Je suis maigre, je suis laid. Chaque regard posé sur moi me le rappelle », se désole Mari. Il tend ses mains, exhibe ses doigts fins déformés par des boursouflures. « Voilà ce que l’Espagne m’a fait en un an ». Dans sa voix, la lassitude se mêle à la colère. « J’étais venu pour me réaliser en tant qu’homme. J’ai 35 ans, et j’ai déjà perdu ma force de vivre ».
Les efforts déployés pour faire de l’usine un lieu de vie se manifestent dès l’entrée. Tentures colorées au murs, cadres photos et miroirs bigarrés ajoutent un peu de chaleur aux murs sales et grisâtres. Les chambres sont verrouillées par de lourdes chaînes. Dans le salon aux murs graffés, quatre hommes se sont réunis autour d’un thé à la menthe. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, précise Soufiane : « Un jour avec petit-déjeuner est un jour sans dîner. »
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© Mariam Sahraoui / Reportierra.
Ali désigne en riant un trou dans le mur par lequel s’évacue l’eau de la douche. « C’est Mari qui en a eu l’idée, c’est le plus intelligent de tous », sourit-il. Celui que ses camarades surnomment « l’ingénieur du groupe » balaie d’un geste de la main le compliment. Il explique que lui et ses compagnons doivent aller puiser l’eau dans une fontaine publique proche de l’usine. Mais depuis que des voisins les ont dénoncés, ils se font plus discrets. « On a déjà reçu des amendes », explique Ali.
« Une bonne victime est blanche et catholique »
À la dureté matérielle du quotidien s’ajoute la peur, constante, de l’expulsion. Et sur ce plan, « tout est pire depuis les inondations », enrage Ali. Nadia, la bénévole de Casa Marruecos, raconte qu’au lendemain de la catastrophe, en plein chaos, des centres commerciaux ont été assaillis par des sinistrés. Il n’en fallait pas plus pour qu’un racisme désinhibé désigne les « étrangers » comme responsables. Selon l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie, 30 % des discours de haine en ligne au mois de novembre étaient dirigés contre des personnes migrantes, en lien avec la Dana, comme on désigne en Espagne le phénomène climatique à l’origine des inondations.
Ali le raconte : peu après la catastrophe, des policiers débarquent aux aurores à l’usine. « Ils criaient, « vous êtes des voleurs ! Je vais vous fracasser le crâne avec des pierres » », se remémore-t-il, la voix tremblante de colère. Il aura fallu un communiqué de la Police de la Communauté Valencienne pour rappeler que « parmi les personnes arrêtées pour vol dans des centres commerciaux, on trouve des Espagnols autant que des étrangers ».
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Il y a un mois, la police a, selon Nadia, embarqué cinq habitants de l’usine. Ils ont été conduits dans un centre de rétention administrative. « Les autorités veulent semer la peur pour que les exilés partent d’ici, car ils sont un poids pour la mairie qui a d’autres chats à fouetter depuis la Dana », accuse Nadia. La peur est omniprésente chez Ali. « Même dans mon sommeil, je tends l’oreille », confie le jeune homme de 27 ans.
Les habitants de l’usine affirment aussi avoir été victimes de discriminations de la part d’associations. Alors qu’on refusait l’aide alimentaire à certains, d’autres, en grande majorité de confession musulmane, se voyaient distribuer « uniquement du porc ». Un racisme à peine déguisé pour Nadia, qui regrette que « la bonne victime soit blanche, catholique, et en situation régulière ».
Après les inondations qui ont emporté son logement, Soufiane a surtout trouvé du soutien auprès de ses compagnons d’exil, et de quelques associations d’aide aux personnes migrantes : Regularización Ya, JoveSolides, Casa Marruecos. « Mais une fois passé le premier élan de solidarité, nous sommes retombés dans l’oubli », regrette le trentenaire. Le ton est désabusé et, sous sa casquette noire, le regard cherche dans le lointain quelque chose qu’il ne semble pas trouver.
La régularisation dans toutes les têtes
Des exclamations de joie viennent interrompre les pensées de Soufiane. Dans un ensemble de jogging blanc, Alaa a le sourire de ses 19 ans. « Il a trouvé un logement », se réjouit Nadia. Autour de lui, les lèvres s’étirent et l’arabe devient chantant pour féliciter le jeune homme originaire de Fès, au Maroc. Arrivé à l’usine après que les inondations ont détruit la caravane dans laquelle il vivait, Alaa dormira ce soir dans un lit de la Ciudad de la Esperanza, un centre d’hébergement d’urgence de la commune d’Aldaia. Dans la maigre valise qu’il tire au sortir de l’usine, il a rangé les quelques affaires qu’il traîne de squats en hébergements d’urgence depuis son arrivée en Espagne il y a un an.
Pour ces hommes sans-papiers, trouver un logement est la priorité afin de « sortir de cette situation de vulnérabilité constante », explique Soufiane. Le 11 février, le gouvernement espagnol a approuvé la régularisation de 26 000 personnes migrantes affectées par la Dana. Un pas en avant considérable après trois mois de bataille menée par les associations humanitaires et collectifs espagnols mobilisés en faveur des personnes migrantes. Mais pour les habitants de l’usine, pas de régularisation en perspective. En effet, pour bénéficier de cette mesure exceptionnelle, les exilés doivent disposer d’un empadronamiento, une inscription sur les registres des communes sinistrées. Or, sans papiers, naviguant entre les logements de fortune, la plupart de ces jeunes n’en disposent pas.
Nadia explique : « La mairie d’Aldaia refuse de les enregistrer au motif que l’usine n’est pas habitable. » « Mais pour trouver un logement décent, il faut un travail, et donc des papiers. C’est le serpent qui se mord la queue », fulmine la jeune femme. Pourtant, la loi espagnole prévoit bien une mesure exceptionnelle pour les personnes sans domicile fixe, vivant dans « des logements temporaires, sans contrat de location ou dans la rue ». Contactée, la mairie d’Aldaia se défend de toute discrimination et assure de sa bonne volonté, précisant que « les inondations ont saturé les demandes d’aide et compliqué toutes les démarches ».
Mais pour Victoria Columba, porte-parole du collectif Regularización Ya, qui défend les droits des personnes en situation de migration, il faut aller encore plus loin. « On ne régularise que lorsqu’une catastrophe se produit, ou quand une personne migrante sauve un Blanc », regrette-t-elle. Elle salue l’action du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez qui a approuvé en avril dernier l’examen d’une initiative populaire pour la régularisation de 500 000 sans-papiers. Seul le parti d’extrême-droite Vox s’est opposé à son examen.
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Assis au soleil face à l’usine, Dris, 43 ans, se remémore Agadir, la ville marocaine qui l’a vu naître et où il a laissé sa femme et un petit Zacharie de deux ans. Arrivé en Espagne il y a quatre ans pour soigner son cœur malade, il en a passé trois en prison pour avoir conduit l’embarcation qui l’a menée sur les rives andalouses. Pourtant, Dris affirme « ne pas renoncer au rêve européen ».
Depuis sa fenêtre sans carreaux, Soufiane contemple le décor industriel où le vent balaie des déchets. Pour lui, envolés les espoirs d’un quotidien plus doux : « J’étais venu chercher une vie meilleure. La catastrophe a confirmé que nos vies ne valent rien ». Sur son sweat bleu, une inscription en anglais semble rappeler le sort de tous ceux qui, comme lui, ont un jour pris la mer pour ne rien trouver à l’arrivée : infamous, « tristement célèbres ».