Premières victimes de la catastrophe, les habitants des rez-de-chaussée ont tout perdu dans les inondations qui ont dévasté la région de Valence en octobre. Ils tentent tant bien que mal de recoller les morceaux de leur quotidien bouleversé.
« On fera une paella dans le patio, pour dix ou quinze personnes, on la mangera ici dans le petit jardin », rêve Alejandro, assis sur une chaise en plastique au milieu d’un salon vide. Dans sa maison de Paiporta, au sud de Valence, le temps semble s’être arrêté. Le calendrier de la cuisine est resté figé sur octobre 2024, le mois où tout a basculé. Seules quelques traces de boue maculant la page témoignent de ce qui a pu suspendre ainsi le cours du quotidien. Les murs verts délavés portent, eux, encore les stigmates des inondations.
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© Clara Ruffing / Reportierra.
Le 29 octobre 2024, de fortes inondations ont bouleversé la vie de plus de 300 000 habitants de la province de Valence, dans l’est de l’Espagne. Dans la banlieue sud de la ville, de nombreuses communes sont encore sous perfusion, moins de quatre mois après la Dana (« depresion aislada en niveles alto », l’expression employée pour parler du phénomène climatique à l’origine de la catastrophe). Les maisons des rez-de-chaussée ont été emportées. Et avec elles, des vies. Ces habitations de plain-pied sont particulièrement prisées des personnes âgées, car plus faciles d’accès que les étages. De quoi faire d’elles les premières victimes des inondations. Aujourd’hui, des milliers de personnes vivent encore sans logement.
Deux heures d’inondations, 40 ans de vie anéantis
« Ici, on a un dicton célèbre : avec un pin, on peut faire un million d’allumettes. Et avec une allumette, on peut brûler des millions de pins », parvient à s’amuser Alejandro. En deux heures seulement, ce sont quarante ans de vie qui sont partis en fumée. Quarante années de souvenirs à reconstruire. Cette maison appartenait à sa femme Josefina et ses frères. Une maison familiale, dont les murs ont vu naître et grandir ses enfants, aujourd’hui installés à quelques kilomètres de là.
Avec les meubles, sont partis les souvenirs et sa vie d’avant. Dans chacune des pièces, quelques vestiges de la vie passée ont résisté. « Ça c’était Josefina et moi le jour de notre mariage, le 7 octobre 1984. On était beaux hein ? », se souvient le septuagénaire en montrant un album de famille. Un petit panier de basket accroché dans le salon a lui aussi tenu tête aux trombes d’eau.
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un mot d’ordre : S’ADAPTER
Une grande paëlla, c’était le rituel du dimanche chez Alejandro. Ses fils, sa femme et ses frères et sœurs se réunissaient chaque semaine pour partager un repas et des jeux de cartes. Aujourd’hui, la famille reste unie, mais d’une autre manière. Le « dia 30 », comme il l’appelle (le 30 octobre, au lendemain des inondations ), Alejandro est parti vivre avec ses proches. Cela fait presque quatre mois qu’il habite avec ses deux fils et sa belle sœur, dans la maison de l’un d’entre eux, épargnée par l’eau à Paiporta. Une cohabitation forcée, mais qui éloigne de la solitude : « Si j’étais seul ici, ça serait pire. Là-bas on discute, on se divertit. »
Désormais, la famille n’a plus qu’un mot d’ordre : l’adaptation. Avec une voiture pour quatre, le covoiturage est de mise. Avec une belle-fille végétarienne, les plats multiples pour le dîner sont devenus la norme. Ses 71 ans n’ont fait perdre à Alejandro ni son âme d’enfant, ni sa bougeotte. Entre deux parties d’échecs en ligne, il part se balader en vélo à Valence et rend visite à des amis. Et lorsqu’il ne s’occupe pas des papiers de son fils, c’est aux autres qu’il rend service en offrant son savoir-faire d’ancien soudeur.
« Donner une illusion de normalité »
Ana, 88 ans, est assise dans un coin du café Panela, dans le centre de Catarroja, son chariot de courses posé contre le mur. Le regard vide, elle dépose de l’huile d’olive sur son pain grillé, alternant chaque bouchée avec une gorgée de café au lait. C’est l’un des seuls cafés qui a pu rouvrir dans la ville distante de seulement quelques kilomètres avec Paiporta. Les clients s’y saluent en valencien, dans une ambiance familière. Le brouhaha intérieur contraste avec le silence des rues boueuses.
Comme Alejandro, Ana a perdu une partie de sa vie dans les inondations. Cela faisait 60 ans qu’elle occupait une maison en rez-de-chaussée dans le nord de Catarroja. Tous ses meubles ont été déblayés après avoir été ruinés par l’eau. « Chaque jour, on retrouve de nouveaux objets à sortir. Elle a perdu tous ses souvenirs, dont sa chaise préférée », précise sa fille Monsita. Faute de maison habitable, mère et fille vivent donc sous le même toit depuis trois mois. Une compagnie qui ne suffit pas à effacer la tristesse ambiante.
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La solitude pèse et l’envie de sortir diminue lorsque tous les repères ont été perdus. Avant, Ana se rendait une fois par semaine à Valence. Aujourd’hui, les journées s’enchaînent et se ressemblent. Ses sorties se résument à un café, une balade au marché et la messe le dimanche. « Tout est illusion. Il s’agit de donner une illusion de normalité », confie Monsita, retenant quelques larmes. Le reste du temps, le canapé reste son meilleur ami, elle qui organise son quotidien entre la télévision et les mots croisés.
Le peuple sauve le peuple
Gonzalo, 56 ans, était locataire d’un rez-de-chaussée à Paiporta. L’eau a démoli le mur extérieur de sa maison, la rendant inhabitable. Comme son propriétaire ne veut pas faire de travaux, il compte sur l’hospitalité d’amis qui l’hébergent à quelques rues de là. « Je m’adapte. Ici, louer c’est très cher. Les prix des appartements en étage ont augmenté depuis la Dana. Dans cette zone, je ne peux rien trouver », soupire-t-il.
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Ses mains tatouées sortent de la poche de son jean une carte bancaire. Une aide apportée par la Croix Rouge. Les sinistrés ont trois ans pour dépenser les 657 euros qu’elle contient. De quoi acheter chaque semaine quelques conserves et renouveler une garde-robe ensevelie sous la boue. Pour le reste, Gonzalo compte sur les distributions alimentaires organisées par des bénévoles de la ville.
Ce maçon et plombier de métier a perdu ses outils dans les inondations. Il a donc décidé de faire une pause : « Je n’ai plus envie de travailler. Je préfère aider les gens qui en ont besoin, faire mon travail volontairement. » Alors, depuis trois mois, il aide son ami José à reconstruire sa maison en lambeaux. Nettoyer les traces de boue persistantes, recycler les meubles abîmés, refaire le carrelage de la salle de bain : la remise à neuf est un travail sans fin.
Compter sur soi-même
Perché sur son échelle, José vient de remplacer la fenêtre brisée du séjour par une grande porte en bois occultant la lumière. A 55 ans, il vit seul avec ses chiens, dans un logement en rez-de-chaussée à Paiporta. Du 29 au 31 octobre, il a dormi sur une table de massage, faute d’un lit sec. « Je n’ai pas d’autre endroit où loger. Avec trois chiens, tu vas où ? », déplore-t-il. Alors, depuis presque quatre mois, il vit dans sa maison endommagée, entre les meubles entassés et les outils en pagaille.
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Par terre, un petit radiateur sèche les murs de sa chambre. A peine de quoi réchauffer la froideur ambiante. Si José sait que l’humidité est nocive, il relativise en montrant sa cigarette entamée, un sourire en coin : « ça aussi c’est dangereux ». Dans la cuisine, une jarre de kombucha fait maison côtoie les compléments alimentaires et les fruits en vrac. Cet adepte des médecines alternatives préfère les remèdes naturels aux prescriptions médicales.
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Le rire rauque de Gonzalo trahit les nombreux paquets de cigarettes fumés. Il y a encore quelques années, la cocaïne et l’alcool faisaient partie de son quotidien. « J’ai réussi à m’en sortir seul. Je ne prends jamais d’aide psychologique et je ne suis jamais allé dans un centre. J’ai de l’autocontrôle », avoue-t-il en replaçant son bonnet. Son remède à lui, c’est la compagnie de ses amis, et la marche : « Je vais marcher, pour sortir d’ici. Il n’y a pas beaucoup plus à faire. » Et quand il n’est pas en balade, il se rend chaque jour à la bibliothèque pour emprunter des romans noirs, ses préférés.
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© Clara Ruffing / Reportierra.
« Sortir de ça »
José espère avoir fini les travaux d’ici six mois. Quand il en aura terminé avec les seaux de ciment et la poussière, il veut quitter Paiporta quelque temps. A un peu moins de 400 kilomètres de Valence, Gonzalo et lui ont construit une maison il y a douze ans. Une maison dans les hauteurs de Soria, dans la province de Castille-et-León. « Là-bas il n’y a rien. C’est un endroit perché dans les montagnes, loin de tout. Il y fait frais », rêve le quinquagénaire. Malgré le climat rude, il veut retourner dans cet endroit coupé du monde. Prendre avec lui ses chiens et sa table d’échecs, l’un des seuls objets ayant résisté à l’eau.
Le quotidien de la reconstruction empêche de penser à un avenir. « Sortir de ça », c’est le seul futur proche envisageable pour Gonzalo. « Ce qui me fait le plus de bien, c’est quand je recroise les gens. Au début, on ne savait pas si on allait les revoir », admet-il en esquissant un timide sourire. Depuis trois mois, les choses les plus simples sont les plus grands plaisirs. Collé sur le frigo, un aimant rouge et jaune sert de rappel quotidien à cet optimisme ambiant : « Aujourd’hui, j’ai mis un sourire. Tout est beau ».