Au sud de Valence, plus de 4 000 ascenseurs attendent toujours d’être réparés après les inondations d’octobre. Un calvaire pour des centaines d’habitants à mobilité réduite, condamnés à rester enfermés à leur domicile.
Au fond du couloir, dans la pénombre d’une lumière vacillante, Rogelia Martinez entrouvre sa porte. Sourire rayonnant, boucles d’oreilles et cheveux peignés : à 88 ans, l’énergie n’a pas quitté celle qui se considère comme une « miraculée » des inondations du 29 octobre. À ses côtés, son mari, Acapito Moreno Lucas, 93 ans. Cent jours maintenant que le couple vit reclus dans son appartement, pris au piège depuis cette catastrophe que tout le monde ici surnomme la Dana (l’acronyme de depresión aislada en niveles alto, le phénomène météorologique communément appelé « goutte froide » en français).
Un tableau de leur fille au mur, un tas de bibelots entassés sur les meubles, Rogelia et Acapito n’imaginaient pas que leur domicile se transformerait un jour en prison. L’endroit est silencieux et sombre, protégé du soleil valencien par de grands rideaux blancs. En plein cœur de Paiporta, ville épicentre de la catastrophe, le rez-de-chaussée de leur immeuble a été submergé cette nuit-là par les inondations. Comme dans le reste de la ville, la boue s’y est accumulée sur plusieurs mètres de hauteur, sans atteindre leur domicile, situé « par chance », comme ils le reconnaissent, au deuxième étage. Mais l’ascenseur de la résidence, lui, a été détruit, comme la quasi-totalité de ceux installés autour du Rambla del Poyo, d’où l’eau a jailli.

Conséquence, impossible désormais pour ces retraités qui ne se déplacent plus sans béquilles, déambulateur ou fauteuil roulant, de descendre dans la rue sans assistance. La voix tremblante, cachée derrière son sourire de façade, Rogelia se remémore l’unique fois depuis octobre où tous deux ont franchi le seuil de leur porte : « Mon mari a dû aller chez le médecin en urgence, car il avait un abcès dentaire. Il a fallu que la Croix-Rouge vienne parce qu’il ne pouvait pas descendre par les escaliers. »
« Évidemment qu’il ne va pas bien ! »
De l’autre côté du palier, Frédéric Rico s’avance. Cheveux grisonnants et bleu de travail, il vient rendre visite au couple en cet après-midi ensoleillé de février. Comme tous les jours depuis fin octobre, cet habitant de la ville de Cullera, située à près de 50 kilomètres au Sud, s’est levé à 4 heures du matin pour venir, en train puis en bus, aider à la reconstruction de la ville sinistrée de Paiporta. Aux côtés des bénévoles de l’association Brigades Volontaires, cet Espagnol, qui a grandi à Avignon, estime qu’il est « nécessaire », au-delà des livraisons d’alimentation et des soins, « de tenir compagnie aux personnes bloquées chez elles. »

En plus de l’aide à domicile qui vient chaque matin « lever mon mari de son lit, le doucher et changer ses couches », ses enfants l’appellent tous les jours pour savoir si elle a besoin de quelque chose. « Heureusement qu’ils sont là », confie Rogelia.
Assis dans son fauteuil roulant, vêtu d’un peignoir gris et d’une chemise dépassant de son col, Acapito replonge dans ses souvenirs. Ancien maçon, il a lui-même participé à la construction de l’immeuble qui l’abrite encore aujourd’hui et qui a résisté aux inondations : « Avant, il y avait une rue étroite où passaient les charrettes et les chevaux, et là-bas il y avait un verger d’orangers ». Aujourd’hui ces derniers ont disparu, balayés par le déferlement des torrents de boue.
À une quinzaine de kilomètres de là, la ville d’Aldaia subit elle aussi le même sort. Classée en « zone 2 » des dégâts causés par la Dana, un bon nombre de ses ascenseurs sont hors service depuis le 29 octobre. Dans une de ses rues, Alex, qui vient rendre visite à son père enfermé chez lui, laisse échapper son inquiétude quant à la santé mentale de ce dernier : « Évidemment qu’il ne va pas bien ! Trois mois sans sortir, à 92 ans, vous imaginez ? ».
Un sentiment de solitude et d’anxiété
Quelques mètres plus loin, il croise Anna, une habitante du quartier, qui attend l’arrivée des équipes de la Croix-Rouge. Son mari, Miguel, qui est paralysé des deux jambes et muet à 75 ans, a régulièrement besoin de l’aide du personnel de l’ONG pour l’aider à descendre faire ses soins de rééducation.

Ce mardi, trois bénévoles de la Croix-Rouge espagnole viennent l’aider à remonter chez lui grâce à une chaise roulante spécialement conçue pour monter les marches. L’intervention est rapide : en quelques gestes, les bénévoles le portent hors de son fauteuil roulant pour l’installer sur une chaise, et lui font ensuite monter les étages.
Après la Dana, l’organisation s’est « procurée onze chaises de ce type » et en « a déjà commandé six nouvelles », lance Mario Saiz, debout derrière son bureau. Barbe fraîchement taillée, chemise à rayures et sweat jaune sur les épaules, le directeur des opérations du plan spécial Dana de la Croix-Rouge, rappelle l’ampleur de la situation : « 1 250 personnes ont été aidées depuis le début de nos interventions en novembre ».
Aux commandes du QG d’urgence pour la Dana, installé dans les locaux de la base maritime de la Croix-Rouge à Valence, Mario Saiz explique que l’organisation envoie « chaque jour douze personnes spécialement affectées pour effectuer les montées et descentes ». Sur le bureau adjacent, Noelia, responsable de l’assistance psychosociale, traite les demandes de prises en charge. « Nous formons des équipes pour ces situations d’urgence car les personnes enfermées dans leur domicile peuvent souffrir d’anxiété ou de solitude. »
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Au volant de son pick-up blanc dans les rues d’Aldaia, Montserrat fait partie de ces bénévoles formées au soutien psychologique. Dans sa tenue rouge, placardée d’une croix blanche dans le dos, elle a fait le déplacement depuis Salamanque, à plus de 500 kilomètres d’ici. À ses côtés, Angel et José ont, quant à eux, fait plus de trois heures de route depuis Saragosse. Tous les trois sont mobilisés en renfort, comme des dizaines de bénévoles venus de toute l’Espagne. « On ne sait pas encore combien de temps durera le plan d’urgence. Pour le moment, il est prévu pour 36 mois », alerte le directeur Mario Saiz.
« Tout est à refaire »
Bien que les rues d’Aldaia aient été en grande partie nettoyées de la boue, Anna fulmine : « Il faut tout changer, tout est à refaire ! ». Alors que s’éloigne le bruit du moteur du pick-up de la Croix Rouge, elle précise : « Ici, personne ne vient, on ne fait que retirer la boue et l’eau, mais les murs des caves sont cassés, l’ascenseur est enfoncé. »
« Nettoyer la rue, nettoyer les caves, nettoyer les branches, n’importe qui peut le faire », rétorque de son côté Frédéric, qui se réfère aux milliers de bénévoles venus nettoyer les rues après les inondations. « Moi-même je suis descendu en bas, j’ai nettoyé des ascenseurs, prolonge-t-il, mais maintenant, c’est le côté professionnel qui avance très doucement. Électriciens, plombiers, plâtriers… les files d’attente pour les réparations durent plusieurs mois. »

Selon la fédération d’ascenseurs Ascencoval, qui alerte sur le manque de techniciens pour satisfaire l’explosion de la demande, 4 660 ascenseurs étaient encore hors service le 6 février dernier, sur un total de 7 600 endommagés. Et plus de la moitié d’entre eux doivent entièrement être remplacés à cause de l’étendue des dégâts, faisant vite grimper la facture. « Certaines réparations peuvent aller jusqu’à 40 000 voire 60 000 euros », alerte Frédéric, gants en main : « Beaucoup de propriétaires n’ont pas les moyens de le faire sans les aides de l’État ».
De son côté, l’organisme Cermi CV (Comité des entités représentantes de personnes à mobilité réduite de la Communauté de Valence), qui avait plaidé en novembre pour une « action coordonnée et efficace pour garantir que les personnes handicapées ne soient pas laissées pour compte dans des situations d’urgence », chiffre à 1 625 le nombre de personnes à mobilité réduite affectées par la Dana depuis le 29 octobre.
Partir ou rester ?
Alors, face à l’enfermement forcé, certains ont choisi de quitter, au moins temporairement, leur domicile. « Ma belle-mère est venue habiter chez sa voisine », explique dans un français approximatif Frédéric Lapuente, employé à Paiporta. « Le soir des inondations, elle était au rez-de-chaussée. L’eau est montée jusqu’à 2,70 mètres dans son salon, les meubles flottaient », relate celui dont la belle-mère est invalide des deux jambes. « Il a fallu qu’elle attende 36 heures à l’étage de sa maison, en dormant sur un matelas avec l’aide de sa fille, avant que des militaires ne viennent l’évacuer. »
D’autres comme Miguel, 76 ans, refusent de partir malgré les difficultés au quotidien. Entre deux bruits de perceuses d’une équipe d’artisans attelée à la réparation d’un garage, ce retraité, dont l’étage a été relativement épargné par les dégâts, explique également faire face à la panne de son ascenseur : « Je fais partie des personnes âgées de ma résidence qui arrivent encore à descendre péniblement par les escaliers. »
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Mais sous sa casquette bleue, Miguel relativise : « Il faut se résigner, des malheurs il y en a partout, on fait comme on peut ». Lampe de poche en main, il s’enfonce dans le garage souterrain de son immeuble, dévasté par les inondations. Autour de lui, les murs et le plafond sont encore tachés de boue, comme une trace indélébile de cette « nuit d’horreur ». Quelques mètres plus loin, une porte dévoile les premières marches de l’escalier qui conduit à son appartement. Il s’y dirige et confie finalement : « C’est très fatiguant au quotidien, combien de temps cela va-t-il encore durer ? »
Avec Frédéric Rico pour la traduction.