Dans les vastes terrains boueux de Sedaví, Alfafar ou Paiporta, des montagnes de carcasses automobiles s’amoncellent et forment de gigantesques cimetières de voitures. Un casse-tête logistique, administratif et environnemental.
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Des sièges craquelés par la boue séchée. Un volant couvert de poussière. Des éclats de verre disséminés. Sur la banquette arrière, une peluche oubliée. Cette Ford rouge abandonnée est stockée ici, à Alfafar. Dans ce cimetière de voitures, les carcasses s’entassent sur des kilomètres. Chacune porte les traces des inondations du 29 octobre. La Dana a englouti routes et véhicules et a laissé derrière elle un chaos figé dans la boue. Une odeur de métal oxydé flotte dans l’air. Celle de l’essence prend à la gorge. Dans cet enfer mécanique, tout respire l’abandon et la ruine.
Valence et ses périphéries semblent appartenir à deux univers distincts. « Sortez d’ici et traversez le fleuve, c’est un autre monde », se lamente Raquel. Âgée de 50 ans, cette employée de supermarché vit à proximité d’un cimetière de voitures. Engoncée dans sa doudoune verte foncée, ses joues rouges contrastent avec son teint pâle. Autour d’elle, Raquel décrit le chaos. « C’est comme si nous étions dans une période d’après-guerre. »
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Intérieur d’une voiture encore salie par la boue, débris et éclats de verre. © Lou Brayet / Reportierra.
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Quelques kilomètres plus loin, le cimetière de voitures s’étale encore et offre le même paysage de science fiction. Vincente travaille pour la casse automobile Cortes et connaît bien le cimetière de voitures d’Alfafar. Tous les jours, il repère les véhicules qui partiront à la casse. « Attention où vous mettez les pieds », prévient Vincente. Le sol est jonché de détritus et de pièces détachées. Il s’arrête. Une vis est enfoncée dans sa basket. « Ça traîne partout. » Du doigt, il montre une épave dont le capot béant révèle un moteur déchiqueté. « C’est la voiture d’un ami. »
Il se dirige vers le fond du terrain. Le long de cette voie de chemin de fer, trois voitures sont enchevêtrées les unes dans les autres. Elles sont marquées d’une croix rouge. Cela signifie que « des cadavres ont été retrouvés à l’intérieur », explique Vincente. Il marque un silence. L’émotion lui traverse la gorge. Le souvenir du 29 octobre est trop tôt, trop douloureux. Il détourne le regard et poursuit son chemin.
Vincente coupe à travers champs. Au milieu des fleurs blanches, une Nissan Micra blanc cassé est abandonnée. Elle dénote. Les odeurs aussi. Les effluves de la plaine contrastent avec les voitures et l’essence. Même loin des cimetières de voitures, quelques tas de ferraille brisent encore l’harmonie des paysages. Abandonnées au hasard, ces carcasses témoignent du désordre. « L’urgence de nettoyer les routes a simplement repoussé le problème ailleurs », regrette Vincente.
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En sortant du cimetière de voitures d’Alfafar, Vincente croise quelques connaissances. Tous ont perdu leur voiture lors des inondations et partagent ce même sentiment d’inaction. Comme Carina, retraitée de 69 ans. Chaque matin, depuis son balcon, elle se réveille avec une vue directe sur le cimetière de voitures d’Alfafar. Un camion cassé bloque sa rue depuis deux mois. « C’est insupportable, ça fait des semaines que ça traîne », s’agace-t-elle. Pourtant, sur les réseaux sociaux, le gouvernement autonome de la Generalitat de Valence poste régulièrement des photos de cimetière de voitures, vides.
La gestion des cimetières… dans les tours de verre
Loin des cimetières de voitures et des villes sinistrées, se trouvent les bureaux de la Generalitat de Valence. Quatre tours de verre trônent au milieu de ce quartier excentré. La Torre 1 abrite le bureau du Secrétaire Autonome de l’Environnement et du Territoire. Cheveux blancs et apparence soignée, Raul Merida Gordillo fait signe d’entrer. Il est au téléphone. Son col de chemise blanc dépasse de son pull zippé. Une grosse montre noire entoure son poignet. Il raccroche, range ses AirPods, et s’assied autour d’une table en verre.
Raul raconte d’abord le 29 octobre : « 48 heures après la tragédie, la priorité était de retirer les véhicules des routes. » En urgence, un système de gestion des voitures est mis en place. Elles sont directement déposées dans des « points de collecte locaux ». Ces décharges miniatures se situent autour, voire directement dans les municipalités. « Le sujet des voitures est municipal », explique Raul Merida Gordillo. « Nous, on les accompagne. » Une mission dont le Secrétaire se félicite.
« En trois mois, nous avons retiré 500 000 tonnes de déchets. C’est énorme, c’est un travail considérable », insiste-t-il, avant d’attraper une feuille blanche.
Il commence à gribouiller des cercles, des croix, des carrés. Puis, il dessine un « D » pour « Destruction » : les voitures taguées de cette lettre seront envoyées dans les casses automobiles. Dans les cimetières, il reste environ 10 000 véhicules, contre 120 000 au départ. Il insiste sur les chiffres. Plusieurs fois, il lève les yeux de sa feuille noircie par ses coups de stylo. Pour être sûr de bien se faire comprendre, il fait de grands gestes avec les mains. Sur sa feuille, les triangles représentent des pelleteuses. Elles arpentent les cimetières de voitures pour désencombrer les terrains. Et ce, le plus vite possible. « Ces décharges seront vidées entre février et mars », assure Raul Merida Gordillo. Certaines voitures, dont les pièces peuvent encore être utilisées, attendent d’être récupérées par leurs propriétaires. Pour accélérer l’opération, le gouvernement a fixé une date limite. À partir du 28 février, tous les véhicules endommagés et non récupérés par leurs propriétaires pourront être envoyés dans des casses automobiles.
Cette date, Javier l’a bien en tête. À Paiporta, en plein milieu d’un terrain vague, il démembre sa voiture : il faut récupérer ce qu’il reste avant qu’elle ne parte à la casse. Armé d’une clé en croix, il dévisse les roues de sa voiture avant de les ranger dans un sac plastique. Les pneus seront vendus ou réutilisés. Derrière lui, une pelleteuse s’active. Elle déplace les carcasses. Puis se dirige vers la sienne. La Mercedes est aussitôt soulevée dans les airs. Penchée vers l’avant, le liquide de l’épave s’écoule dans le sol. Jusqu’à la dernière goutte. Autour, des flaques d’essence. Une odeur insupportable. Ce mécanicien a conscience du lourd impact environnemental. L’écoulement des liquides de frein dans les sols est « une catastrophe environnementale. Ils mettront des années à tout éliminer. » Javier déplore une pollution dont « personne ne se soucie ».
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© Lou Brayet / Reportierra.
La pollution en toile de fond
Dans son bureau, Raul Merida Gordillo reconnaît que « du liquide de frein ait pu s’écouler dans les sols ». Mais, selon lui, la Generalitat « n’a pas les informations suffisantes pour le confirmer ». Aucune étude scientifique n’a été menée à ce jour. « Nous continuons à surveiller la situation. Si des traces de contamination sont détectées, des mesures correctives seront prises », assure le Secrétaire de l’Environnement.
Les cimetières automobiles accumulent depuis trois mois monceaux de plastiques et flaques d’huiles. Les déchets s’étendent sur des kilomètres aux alentours. Une réalité quotidienne pour Manuel, 48 ans, qui vit aux abords immédiats du cimetière de voitures de Sedavì. Entre les voitures éventrées, un chemin de terre s’étire. Au bout du sentier, la maison vétuste ressemble à un entrepôt. La porte d’entrée s’ouvre directement sur des montagnes de détritus.
« La saleté est partout », soupire-t-il. « L’air que nous respirons est pollué ». Dans son jogging gris et son pull taché, Manuel a le regard vide. La voix tremblante. « Je me sens mal, je ne sais pas pourquoi. »
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La conversation coupe court. On ne s’entend plus. Les pelleteuses entrent en scène. Il y en a deux. À l’intérieur de chacune d’elles, un employé d’une casse automobile. Ils ont été mobilisés par la mairie de Sedavì. Objectif : désencombrer le cimetière de voitures. Au milieu du labyrinthe de ferraille, des policiers font les quatre-cent pas. Ils surveillent les allées et venues. À l’entrée du cimetière, un gardien. Jorje, 28 ans, accueille les sinistrés venus chercher leur véhicule. Tous cohabitent ici et travaillent ensemble. Et chacun se renvoie la balle.
Qui est responsable de la gestion de ces cimetières de voitures ? Selon la personne interrogée, la réponse varie : pour certains, c’est la mairie qui gère la situation, pour d’autres, c’est la Generalitat. Véritable imbroglio logistique et administratif, les cimetières de voitures ne sont pas près de disparaître. Debout devant son bureau improvisé, Jorje paraît débordé. Il jette un coup d’œil aux carcasses empilées et souffle : « Il reste encore beaucoup trop de voitures, nous ne serons jamais prêts. »
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