Lors des inondations dévastatrices qui ont touché Valence en octobre dernier, Estela a sauvé 67 animaux abandonnés. Malgré des infrastructures détruites et des moyens limités, elle poursuit inlassablement sa mission.
Une main à la manucure rose bonbon pousse le portail rouillé du refuge animalier de Cencaval, à quelques kilomètres de Valence. Le crissement du métal déclenche les aboiements. Au milieu de l’allée sablonneuse, Estela vient rendre visite à Candela, une chienne qu’elle a sauvée lors de la Dana, les inondations survenues fin octobre. « Ici, je loue des emplacements pour les chiens que j’ai retrouvé abandonnés », explique Estela. Elle a sauvé plus de 67 animaux pendant la catastrophe en réalisant des maraudes dans les quartiers touchés. « Avec quelques volontaires, j’allais récupérer des animaux laissés seuls dans les appartements détruits et je les mettais dans ma voiture. »
La jeune femme passe devant les cages, les chiens se relèvent, dressent l’oreille et aboient comme pour attirer son attention. Estela se dirige droit devant elle. Elle est attendue. Candela, une femelle lévrier, ne tient plus en place, tourne sur elle, aboie, remue de la queue… « Elle me reconnaît, mais elle est surtout contente de voir Juan Manuel », explique Estela, tenant dans ses bras un chiot âgé de trois mois. « C’est un de ses petits. Quand j’ai trouvé Candela, elle était abandonnée avec les six chiots qu’elle allaitait. Elle appartenait à une dame qui faisait un élevage illégal de lévriers, très prisés en Espagne surtout pour la chasse. » Candela fait partie de ceux laissés derrière. « Beaucoup les ont abandonnés après la Dana, faute de moyens. »
Lorsque la grille s’ouvre, la chienne se jette sur Estela. « Doucement mon coeur, doucement ! » La jeune femme relève la tête, l’air soudain grave. « Il y a encore quelques mois, ici, c’était l’apocalypse. » Le refuge qui se trouvait sur le passage des eaux boueuses, a été submergé par des débris. Elle montre sur son iPhone des vidéos de désolation : boue, ordures, cadavres d’animaux, et ceux encore vivants tremblant dans un coin de leur cage. Elle range son téléphone dans la poche de son manteau puis murmure les yeux humides : « J’ai encore du mal à revoir ces images. »
Une augmentation des dépenses de 500%
Plus loin, un homme porte à bout de bras deux seaux pleins de croquettes. C’est Eduardo, le propriétaire du refuge. La cinquantaine, le teint mat et les mains gonflées par le travail, « quand je suis revenu, je ne reconnaissais plus rien. Les cages des animaux étaient remplies de débris, de branches, de plastique. » Eduardo pense alors que tout est foutu. Pourtant, grâce à l’aide de 200 volontaires et militaires, une grande partie du refuge a été remise sur pied. En trois semaines. Aujourd’hui, tout n’est pas rentré dans l’ordre. « Je n’ai plus de panneaux solaires, plus de gaz. Il y avait des arbres, de l’eau, de l’électricité… Tout a disparu. On peut fonctionner, mais il manque beaucoup de choses. »
Eduardo accueille environ 70 chiens. Un Podenco, un grand chien de chasse vient se coller à sa jambe. D’une main ferme, il le caresse, l’animal s’allonge à ses pieds. « Je ne gagne quasiment pas d’argent aujourd’hui, pour les associations qui ont placé des chiens ici après la Dana, je leur fait un tarif préférentiel. » Pour neuf chiens placés ici, Estela via son association Ohana, paye 150 € par mois. En tout, elle a 35 chiens et 45 chats répartis dans différents refuges, mais aussi dans des familles d’accueil temporaires.
« Auparavant, j’avais des dépenses mensuelles de 1 500 euros. Depuis la Dana, je suis passée à 8 000 euros, soit une augmentation de 500 %. » Ce qui alourdit la facture, c’est l’accumulation des nouveaux emplacements à louer, ainsi que les soins vétérinaires. Sans subventions, Estela bénéficie d’une petite cagnotte en ligne mais finance surtout de sa poche. Elle cumule deux emplois : éducatrice spécialisée en semaine dans un collège et serveuse de nuit le week-end. « Heureusement que j’ai reçu des gros dons d’une entreprise privée de Madrid qui m’ont permis de tout payer. »
Trois chiots adoptés sur la plage
Sur la plage de la Patacona, Estela sort de sa petite Ford bleue accompagnée de trois chiots lévriers qui ne tiennent pas en place. Ce sont les petits de Candela, qu’elle s’apprête à faire adopter. Ils tirent la laisse vers un jeune homme qui leur fait signe. C’est Hugo, il a rendez-vous avec Estela pour rencontrer sa future chienne, la petite Sofia. Lunettes de soleil sur le nez, attitude décontractée, il caresse le lévrier d’une main experte. Et pour cause, il est vétérinaire.
Au lendemain de la Dana, Hugo a soigné les animaux abandonnés dans un hôpital temporaire au stade de Benimaclet. Là, ils ont accueilli plus de 550 animaux en trois semaines. Toute personne ayant recueilli des chiens et chats seuls pendant la catastrophe étaient appelés à passer par le stade, pour faire un bilan de santé. « Je soignais 40 animaux par jour, c’était hard. » Après la consultation, ils étaient placés dans une cage en attendant que le propriétaire revienne les chercher. Peu sont venus. Sur les 550 chiens et chats abandonnés, seulement 2 chats et 17 chiens ont retrouvé leur propriétaire. « J’ai vu des choses horribles. Beaucoup ont profité de la catastrophe pour abandonner leurs chiens. » Des propriétaires sont venus d’eux-mêmes abandonner leur chien au stade pour s’en séparer car leur maison était touchée par la Dana. « Aujourd’hui, mon engagement continue avec cette adoption, car beaucoup d’animaux attendent encore une famille. »
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Sur la plage, les chiots se mettent à courir vers des personnes allongées sur des serviettes de plage. « Excusez-moi, ils sont curieux », justifie Inès, psychologue de 25 ans. Elle aussi est venue adopter un petit lévrier, accompagnée de son fiancé. Ils ont connu Estela grâce à Instagram, où elle partage le profil des chiens à adopter à ses quelques 10 000 abonnés. « Je la follow depuis la Dana. J’ai vu cette jeune femme qui menait sa barque toute seule, je voulais déjà un chien mais ses vidéos m’ont convaincue de sauter le pas. »
Le jeune couple et le vétérinaire signent les contrats sur le capot de la voiture d’Estela, qui photographie leurs cartes d’identités et donne quelques conseils : « Pour les premières balades, ne soyez pas au téléphone, restez attentifs, et aussi quand il y a un bruit stressant comme une sirène d’ambulance, donnez leur une croquette pour les rassurer. » Enfin, elle serre une dernière fois les chiots contre elle.
Vivre avec 24 chats dans un appartement
Avant leur adoption, ces chiots vivaient chez Estela faute de place ailleurs. Dans son appartement en centre-ville, elle vit actuellement avec 14 chats et a parfois partagé son espace avec 24 animaux. L’endroit est parfaitement rangé, comme sur une publicité Ikea et sent bon le parfum. «Tu pensais que ça sentait le pipi chez moi, pas vrai ? » commente-t-elle d’un ton taquin. « Beaucoup pensent qu’avec mon mode de vie je suis une espèce d’hippie, mais on peut être normale et se soucier des animaux. » Les murs de son logement sont tapissés d’arbres à chats, et de photos d’elle avec ses animaux.
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« Ma priorité, ce sont eux. Je peux être en plein dîner de famille : s’il y a un animal à sauver, j’annule tout et je fonce. Certains amis m’ont lâchée, car ils ne comprennent pas ce mode de vie. » Dans son salon, elle montre une caméra de surveillance qui lui permet de veiller sur ses animaux depuis son téléphone.
Soudain, elle attrape son téléphone pour filmer les chats autour d’elle et partager leurs profils en story, accompagnés de leur prénom, ainsi que la mention « À adopter ». Sur la coque de son iPhone, une inscription attire l’attention : « Ohana signifie une famille », une citation tirée du célèbre film Disney Lilo et Stitch, dans lequel une petite fille recueille un extra-terrestre rejeté de tous, « c’est de là que vient le nom de mon association. »