« C’est le travail d’une vie, je vais me battre jusqu’au bout »

Au-delà des dégâts humains et matériels, la tradition de la culture d’agrumes portera sûrement le plus longtemps les stigmates de cette catastrophe. Des terres et un savoir-faire transmis de génération en génération, balayés en l’espace de cinq heures laissant les producteurs face au risque d’abandon. 

À bord de son SUV gris, Amparo Martorell revient sur l’une de ses parcelles avec son mari, pour la première fois depuis la reconstruction de la route. Ces quatre hectares à Picassent, au sud de Valence, elle les a hérités de son père, seulement deux mois avant les inondations. 

Derrière une route de substitution, posée il y a une semaine au milieu du sillon creusé par les coulées de boue, rien n’a bougé depuis le 29 octobre. À l’entrée du champ, une voiture emportée par les eaux est abandonnée, portières ouvertes et pare-brise perforé. 

Déambulant dans sa parcelle, elle essaye désespérément de dégager les tuyaux d’irrigation emmêlés dans les détritus et herbes séchées. Des murs qui séparaient la parcelle d’Amparo de celle de ses voisins, il ne reste plus que des tas de pierres éparpillés au pied des arbres fruitiers. 

Les factures s’accumulent 

« Pour les aides, on ne nous dit rien, personne ne sait », s’indigne Amparo. La tempête n’a que rarement emporté des arbres sur son passage. Mais il sera bientôt trop tard pour sauver ses orangers vieux de quinze ans. « La terre fertile est marron foncé, tout ce qui est clair, c’est de la boue apportée par la Dana », montre Amparo en balayant le sol de sa paume de main. Dana, l’acronyme qu’elle utilise pour évoquer la tempête qui a déferlé sur le sud de Valence le 29 octobre dernier, faisant 232 victimes

Une épaisse couche de boue obstrue le pied des arbres fruitiers. Encore chargée en humidité, elle pourrait faire pourrir les orangers d’ici un mois. Membre d’une coopérative, Amparo pourrait louer un tracteur pour déblayer son terrain, ce qui lui coûterait « 1 000 euros juste pour nettoyer le champ », se désole-t-elle en voyant une souche d’arbre au milieu de sa parcelle. 1 000 euros, auxquels s’ajoutent toute une série d’autres dépenses. 

À quelques minutes en voiture, Amparo vient constater les dégâts sur sa deuxième parcelle. « Pour sauver un arbre, il faudrait entre 1000 et 2000 euros », fait-elle le compte en montrant le sillon creusé par la tempête et supprimant onze orangers sur son passage. Jusqu’à 100 000 euros seraient nécessaires pour retrouver la même surface cultivable qu’avant le drame.

De l’autre côté du ravin, un champ complètement abandonné. « Je ne connais pas les propriétaires, et mon père non plus ne savait pas à qui il appartenait », explique-t-elle. Voir ses terres ressembler à celles de ses voisins, c’est ce que redoute Amparo. Comme beaucoup de descendants d’agriculteurs, elle n’a le droit à aucune aide financière. Mais face aux factures qui s’accumulent et une « récolte volée par la Dana », pour maintenir les terres dans sa famille, l’héritière hésite à investir toutes ses économies. « Je vais me battre jusqu’au bout, martèle-t-elle les yeux plein de larmes, c’est le travail de mon père et le travail d’une vie. »

Amparo Martorell revient dans sa parcelle d’orangers, encore chargée de fruits non-commercialisables. © Rachel Ducept / Reportierra.

Un problème de fond amplifié par la Dana

« Les successeurs continuent pour l’amour de la terre. S’ils le faisaient pour l’argent, ils auraient déjà abandonné », explique Hector Alepuz, responsable de la communication de l’Association des Agriculteurs Valenciens (AVA), syndicat agricole majoritaire de cette région espagnole.

Dans sa permanence en plein cœur de Valence, des affiches rappellent les différentes variétés d’oranges locales, première culture de la côte. Par ricochet, c’est également la principale culture touchée par la Dana. « Le nombre de personnes affectées se compte en millions et le nombre de terres touchées… C’est historique », avoue Hector, impuissant. Les mains jointes, le regard grave dans son ensemble gris clair qui accentue son ton solennel, il concède qu’il ne parvient pas à entrer en contact avec ces producteurs sinistrés.

Chez les syndicats comme les agriculteurs de la région, même constat : « énormément de personnes abandonnent », mais les concernés se murent dans le silence. Des terres chargées d’émotions et d’histoires dont la principale cause d’abandon est la succession.

50 % des agriculteurs valenciens ont plus de 65 ans. Le taux le plus élevé d’Espagne. « Même à la retraite, les producteurs continuent d’entretenir leurs terres, assure Hector, mais quand ils meurent, personne ne les récupère. »

Ces héritiers justement se trouvent plus que jamais confrontés au risque d’abandon des terres suite à la Dana et les dégâts qu’elle a laissés sur son passage. 

Aucune aide accordée aux non-professionnels

De même pour Merce Casalas, habitante du lieu-dit de Soroixa, à côté de Picassent, dans la zone zéro du drame. « Regardez la vue que nous avons ici, c’est mieux qu’à Picassent ! », s’exclame de son sourire communicatif la jeune retraitée. Elle possède deux parcelles de mandariniers héritées de son père. 

Au bout de l’unique route du lieu-dit, Merce habite l’ancienne maison familiale qui borde ses terres. Derrière ses lunettes de soleil, son regard se baisse vite vers sa parcelle. Ici, « l’eau est montée jusqu’en haut de la piscine », mime-t-elle. 

Prévenus à 20h15 par les autorités, elle et son mari Luis ont vu l’eau monter à 15 heures le 29 octobre. Idem pour leurs voisins qui, face à l’ampleur des dégâts, « sont énormément à abandonner », déplore Merce, grillant la première d’une longue série de cigarettes, nécessaire pour supporter cette discussion. 

« Les aides gouvernementales ne sont données qu’aux producteurs qui ne vivent que de l’agriculture », explique-t-elle sans le consentir. Toujours sous une épaisse couche de boue, ses champs pourraient être nettoyés gratuitement. Mais seule l’intervention de l’entreprise « Tragsa » est remboursée par le gouvernement. Pour l’instant, elle est « seulement venue prendre des photos et on ne sait même pas pourquoi en faire », s’indigne Merce. 

En attendant, « personne ne nous dit rien, personne ne sait rien », martèle-t-elle dans un vain appel au secours. Hormis qu’il va falloir payer pour ne pas finir comme ses nombreux voisins.

Construit sur le principe des terrasses agricoles, Soroixa a vu des torrents d’eau emporter les murs de pierres qui séparent chaque champ. Selon la loi, c’est au propriétaire du champ supérieur de payer pour les dégâts engendrés sur le terrain inférieur. 

De l’extrémité de la parcelle d’Amparo, il ne reste plus qu’une crevasse dévoilant le pipeline d’irrigation. Trois mètres plus bas, un monticule de gravats et de boue reste dans le champ d’un autre producteur d’oranges. 

Pour Merce, rien que ce trou représente neuf mille euros de travaux. Des frais auxquels s’ajoutent les 85 000 euros pour réparer la pompe d’irrigation commune aux 150 maisons du lieu-dit. 

Une culture qui n’était déjà pas rentable

Le kilo d’orange est acheté 20 centimes aux producteurs et revendu 1,50 euro dans les supermarchés. Si les prix de vente restent les mêmes depuis des dizaines d’années, les charges ont augmenté comme le coût de la vie. Selon les syndicats, « on ne cultive pas de manière optimale pour ce prix, qui n’est donc plus rentable. » Comme la plupart des producteurs d’agrumes sur la côte espagnole, Amparo et Merce ne peuvent pas en vivre. Leurs pères avant elles, travaillaient à côte de la production d’agrumes. « L’eau coûte entre 200 et 300 euros par mois, et même plus l’été en période de sécheresse », compte Amparo. Il faut y ajouter les frais de la coopérative qu’elle paye pour venir récolter les oranges et entretenir ses champs. 

Pour être rentable, il faudrait investir dans de nouvelles cultures comme le kaki ou l’avocat, voire « dans des variétés marocaines d’oranges sur lesquelles il faut payer des royalties. » Un investissement colossal pour les non-professionnels, car un arbre met en moyenne cinq années avant de produire des fruits. 

À la sortie de Picassent, 19 maisons ont été emportées par les eaux. © Rachel Ducept / Reportierra.

Le prix des parcelles divisé après la tempête

Les deux syndicats alertent sur une vague de rachat de terres familiales par des fonds d’investissements, également propriétaires de cultures d’agrumes au Maroc ou en Italie. 

« On passe d’un modèle familial où on peut contrôler ce que les gens mangent, à un modèle géré par des entreprises où on ne sait pas trop comment les fruits sont produits », prévient Carles Ramos, représentant de la Unio Ramadera. Un phénomène qui inquiète d’autant plus qu’il y a de moins en moins de terres cultivables, car les conditions ne sont plus assez bonnes. Et les prix de ces parcelles, d’autant plus non nettoyées, sont bradés : de 36 000 euros l’hectare avant la Dana, la même surface vaut maintenant 24 000 euros, explique Carles Ramos.

Au bout de la route, le sillon des eaux de la Dana a laissé un fossé de plusieurs dizaines de mètres de large. « Ici, 19 maisons ont été englouties », souffle Amparo. Elle se retourne et pointe du doigt un champ d’orangers, où les sacs poubelle ont remplacé les fruits dans les branchages. Son propriétaire, Amparo et son mari le connaissent bien. « Il cherche à vendre mais il n’y arrive pas », s’attriste-t-elle en l’appelant au téléphone. 

« Abandonner », un terme encore trop fort pour des propriétaires de terres agricoles dans leur famille depuis plusieurs générations. « Ces terres, c’est toute leur vie », martèle Hector. Et tout leur héritage. Même pour leur apporter de l’aide, quatre mois après les inondations : « C’est encore trop dur pour eux de parler », assure-t-il, le regard dans le vide. Beaucoup d’héritiers « ne se définissent pas encore comme abandonnant », explique le représentant syndical. Pourtant, ils sont bel et bien en train de le faire.