À la punta, le passé résiste mais la modernité insiste

Aux portes de Valence, la Punta, ancienne terre agricole, a des airs de village sacrifié. Pris en étau par la ville et le port, cet îlot rural a souffert du développement du littoral. Mais le quartier se réinvente sous l’action conjuguée des anciens habitants attachés à son héritage et d’une nouvelle population plus jeune et mobilisée.

Le bourdonnement des voix résonne depuis le bar malgré les portes fermées. Depuis neuf heures ce matin, El Cristóbal – du nom de l’ancien propriétaire – ne désemplit pas. Accoudés au bar, assis ou debout, les travailleurs se retrouvent pour partager l’almuerzo, le premier repas de la journée.

À la Punta, le Cristóbal est une institution. Ouvert en 1989 par les parents de Juani et Alfonso (qui se fait parfois appeler Cristóbal par les clients les plus anciens), les actuels propriétaires, le bar est également le vestige d’une époque où le quartier vivait par ses maraîchers. Ici, le temps paraît s’être arrêté. L’enseigne, la peinture bleu ciel défraîchie, le distributeur de cigarettes poussiéreux, le flipper ou les tableaux mettant en scène des agriculteurs… rien n’a changé. « Sauf les toilettes et nos uniformes », sourit Rosa, 59 ans, qui travaille au Cristóbal depuis 36 ans. L’équipe de quatre salariés aussi est restée la même. Certains habitués viennent du centre-ville, à quinze kilomètres pour déguster l’all i pebre, la spécialité du jeudi, un ragoût valencien à base d’anguilles, de pommes de terre et de paprika. À l’image de Luís, 62 ans, José, 69 ans et Alejandro, 46 ans, qui discutent bruyamment devant le bar, un verre de cazalla – un alcool valencien à base d’anis – à la main. Depuis cinq ans, pas une semaine ne passe sans que les trois motards viennent ici pour se restaurer.

Même sans musique, l’espace de 70 m² est un joyeux concerto où les voix masculines, le tintement des verres et les chaises qui râclent le sol carrelé se mêlent. La salle baigne dans une lumière blanche artificielle émanant des néons incrustés au plafond.

L’immuabilité du bar contraste avec les changements des paysages de la Punta. « Avant il y avait beaucoup d’usines, et donc beaucoup de jeunes qui travaillaient », se souvient Rosa. Aujourd’hui, le quartier s’est dépeuplé sous le coup des expropriations et du vieillissement de sa population. « C’est un quartier de vieux », abonde Anna, avant de héler son amie qui a pris les devants pour régler la note. Rosa le confirme, la moyenne d’âge des habitués de l’établissement se situe entre 80 et 90 ans.

Après l’almuerzo, le calme est revenu au bar Cristóbal. © Valentine Daru / Reportierra.

Un quartier grignoté par les infrastructures

Depuis la rue principale de la Punta, la vue sur les imposantes grues portuaires rappelle constamment l’industrialisation du littoral. Dans les années 1980, la construction successive du port artificiel et d’une zone d’activités logistiques attenante ont mené à l’expropriation de centaines de familles de la Punta. En l’espace de quelques années, la plage del Saler et les vergers productifs historiques du quartier ont été rasés. La commune, vidée de ses habitants. Selon la Mairie de Valence, la Punta comptait 2 603 habitants en 2019, contre 6 102 en 1991.

Mais depuis 2002, les terrains réservés pour la zone d’activités sont restés à l’état de terrain vague, sous l’impulsion d’associations de riverains militant contre la construction de la zone. Des slogans « Non à l’agrandissement du port » sont tagués à même les façades des maisons. Pour l’heure, ces zones vierges servent au stockage des carcasses de voitures emportées par les inondations d’octobre dernier.

Une maison taguée. « Non à l’agrandissement du port », La Punta. © Valentine Daru / Reportierra.

Un quartier coupé en deux par l’autoroute

Située derrière la très touristique Cité des Arts et des Sciences de Valence, la Punta bénéficie d’une proximité du quartier avec le centre-ville, situé à moins de dix kilomètres en voiture et seulement six kilomètres en vélo grâce à une piste cyclable. Il y a trois ans, Laura, 38 ans, a décidé de s’y installer avec sa fille de 9 ans. « C’est très calme et en même temps très proche de la ville », explique-t-elle, avant de croquer dans son sandwich garni de poitrine de porc servi par Rosa.

Mais cette proximité, le quartier l’a payé cher. Sous le régime franquiste, la Punta a été coupée en deux par une autoroute de trois kilomètres. « La plus petite autoroute du monde », rigole nerveusement Jordi, habitant de la Punta, journaliste et réalisateur d’un documentaire sur l’histoire du quartier. Depuis sa terrasse, la vue sur l’église de la Conception est barrée par l’infrastructure bétonnée.

Depuis la terrasse de la maison de Jordi, la vue sur l’église de la Conception est entravée par l’autoroute del Saler. © Valentine Daru / Reportierra.

« Maintenant il faut prendre la voiture ou le vélo pour aller de l’autre côté », se désole Jordi, dont la voix est couverte par les bruits d’un train. Car le quartier est aussi traversé par une voie de chemin de fer qui relie Valence à Barcelone.

La voie de chemin de fer, qui traverse la commune de la Punta d’ouest en est. © Valentine Daru / Reportierra.

Le seul point de passage entre les deux parties du quartier est assuré par une passerelle ouverte aux piétons. Pendant la célébration des fêtes de la Saint-Michel et de l’Immaculée Conception, la procession des croyants est désormais obligée d’emprunter cette infrastructure raide et étroite. Une vision pour le moins cocasse que Jordi n’est pas prêt d’oublier. 

La passerelle est devenue l’unique point de liaison entre les deux parties du quartier. © Valentine Daru / Reportierra.

Si elle est beaucoup traversée, la Punta continue d’être un quartier méconnu, y compris des Valenciens. À tel point qu’en 2020, le maire a décidé d’installer sept panneaux signalant le périmètre du quartier à divers endroits pour lui donner plus de visibilité. « C’est un quartier oublié », raconte Francisco, un Équatorien de 43 ans et propriétaire du seul garage des environs, pour qui les affaires marchent néanmoins « merveilleusement bien ».

Les nouveaux visages de La Punta

La disparition d’une population vieillissante plutôt traditionaliste a permis l’arrivée d’un nouveau type d’habitants, mais aussi une plus grande mixité sociale. « Ce sont des gens plus progressistes », affirme Jordi, en pointant du doigt la maison de ses amis Daniel et Maria. Lui est originaire du Brésil et maître de capoeira. Elle est artiste. Au-dessus du garage de leur maison, un écriteau « Céramique » rappelle l’ancienne présence d’un atelier.

Le quartier est devenu le terreau d’initiatives citoyennes, à l’image du projet alimentaire de Xarxa Alimenta – Les réseaux d’alimentation –, une association dont font parti José et Tracy, sa femme, venue d’Italie. Comme chaque matin, Tracy inspecte les arbres fruitiers qui peuplent son jardin. L’association cultive les terres abandonnées de la Punta en mobilisant des migrants sans papiers. « L’année dernière, on a réussi à faire régulariser deux personnes », explique-t-elle, un sourire de fierté aux lèvres. Devant leur caravane, les cagettes de clémentines, citrons, butternut, cardon – un légume tige cousin de l’artichaut – et carottes attendent d’être emmenés par Tracy au marché municipal de Natzaret, à quatre kilomètres de la Punta.

La récolte matinale issue des vergers cultivés par Tracy, à la Punta. © Valentine Daru / Reportierra.

À leur manière, des habitants tentent de continuer à faire vivre le quartier. Certains en contournant la réglementation foncière stricte qui y est imposée, en raison notamment de sa proximité directe avec le parc naturel de l’Albufera. Face à des permis de construire presque impossibles à obtenir par les particuliers, certains innovent. Juan, un sexagénaire qui réside ici depuis toujours, est à l’origine de la construction d’un complexe immobilier pour le moins surprenant. À l’intérieur du hangar désaffecté qu’il a racheté, plusieurs maisonnettes en bois colorées à un étage sont impeccablement alignées les unes à côté des autres. Une sorte de « quartier dans le quartier » baigné de lumière naturelle grâce à une fente dans la toiture. Le calme qui en émane ferait presque douter de son occupation. Mais le linge pendu aux fenêtres et les décorations d’intérieur démentent rapidement cette hypothèse. Dans la deuxième partie du hangar, où les outils de chantier sont entreposés, d’autres maisons sont en cours de construction.

Des maisonnettes en location construites à même le sol d’un hangar, La Punta. © Valentine Daru / Reportierra.
Quatre maisonnettes sont encore en construction dans la deuxième partie du hangar. © Valentine Daru / Reportierra.

La Punta menacée de gentrification ? 

De l’autre côté de l’autoroute, une nouvelle Punta est sortie de terre. Face aux traditionnelles barracas – les maisons typiques valenciennes faites de bois, de roseaux et de boue –, des tours de logements à plus de dix étages aux façades modernes ont été édifiées. « C’est un quartier nouveau qui appartient officiellement à la Punta, mais c’est compliqué parce que ça n’a rien à voir avec le quartier historique », explique Jordi.

Derrière les traditionnels jardins maraîchers de la Punta, de nouveaux logements ont été construits. © Valentine Daru / Reportierra.

À proximité de ces nouveaux logements, le bar-restaurant Martinot donne à voir cette progressive gentrification. Faux gazon en guise de revêtement de terrasse, population plus urbaine, prix plus élevés… Ici, les gens n’ont pas de trace de peinture blanche sur les mains comme les ouvriers du Cristóbal. Jordi l’analyse ainsi : « Pour moi, c’est un peu ridicule de continuer à considérer cet espace comme La Punta. »