À Valence, les agriculteurs irriguent leurs champs grâce à un système datant des Arabes, aussi simple qu’efficace. Sans pompe ni électricité, la répartition de l’eau est basée sur la confiance.
Ce 13 février à midi pile, pendant que sonnent les cloches de la cathédrale de Valence, neuf hommes en blouse noire montent les marches de l’imposante Porte des apôtres. Tout autour, une foule de touristes munis d’appareils photos les observe en silence. L’un des hommes tient dans sa main une faux dorée et est coiffé d’une casquette noire surmontée d’un blason « Tribunal de las aguas ». Les huit autres s’installent en cercle sur des chaises pliables en cuir façon Hollywood. L’homme à la faux s’adresse à la foule en langue valencienne : « Denunciats de la sèquia de Quart! » Avec cette formule consacrée, il invite les agriculteurs de l’acequia de Quart, une des neuf communautés d’agriculteurs de la région de Valence, à exprimer leurs problèmes. Mais personne ne se manifeste. « Denunciats de la sèquia de Benàger i Faitanar! », toujours rien. Et ainsi de suite. La séance dure à peine cinq minutes, aucun agriculteur d’aucune communauté n’a de doléance aujourd’hui.

Ce qui vient de se jouer, c’est une représentation du fameux Tribunal des eaux, la plus vieille institution judiciaire d’Europe chargée de gérer les conflits liés à l’irrigation entre agriculteurs. À l’époque des Arabes déjà, il y avait un fonctionnaire de l’État, le sahib al-saqiya – seigneur des canaux – qui gérait les litiges entre agriculteurs. Malgré le côté très théâtral de la scène, les hommes en blouse noire sont de vrais agriculteurs, et le système d’irrigation fonctionne bel et bien.
« C’est rustique mais ça fonctionne »
Ce qui réunit tous ces agriculteurs, c’est le partage de la même source d’eau. Chacune des canalisations qui sert à irriguer leurs champs prend sa source dans la Turia, le fleuve de Valence qui a débordé pendant les inondations d’octobre dernier. Comme les ramifications d’une feuille, les canaux principaux se divisent ensuite en canaux plus petits jusqu’à des rigoles qui longent les champs.

Dans le village d’Albuixech, au nord-est de Valence, Enric Navarro s’active dans son champ d’artichauts sous la pleine lune. « D’habitude, je laisse les phares de ma camionnette allumés, mais là c’est pas la peine », s’amuse-t-il. Hier, sur le groupe WhatsApp des agriculteurs de sa communauté, il a reçu ce message : « Les irrigants de l’acequia royal de Montcada sont informés que demain, jeudi 13 février, vers six heures du matin, l’eau entrera dans le canal d’Albuixech. » Il est 6 h 05 précisément quand l’eau arrive dans le canal d’Enric.
Sans perdre un instant, il insère vigoureusement une épaisse planche dans le canal pour que l’eau n’aille pas plus loin. Enric peut maintenant ouvrir les petites trappes en pierre – les boqueras – pour laisser l’eau se déverser dans son champ. « Pas besoin de pompe ou d’électricité, c’est rustique mais ça fonctionne aussi bien, voire mieux, que les méthodes modernes », résume l’agriculteur de 52 ans.

Il observe attentivement ses plants d’artichauts hauts d’un mètre environ. Dans un mois, il les exportera un peu partout en Europe, à Rungis notamment. Attentif, l’ingénieur agronome de formation, fait des allers-retours entre le canal et l’extrémité de son champ. Il plisse les yeux pour juger de la répartition de l’eau. Au bout d’une vingtaine de minutes, il se met à quatre pattes pour retirer, difficilement, la planche et laisser l’eau poursuivre son chemin vers le champ suivant, celui de son voisin. « C’est du sport ! », soupire-t-il le sourire aux lèvres.
Deux méthodes de répartition de l’eau
Pour se répartir l’eau, les agriculteurs suivent deux méthodes qui varient selon les communautés. Il y a d’abord la tall, utilisée par la communauté de Montcada à laquelle appartient le champ d’artichauts d’Enric Navarro. Avec cette méthode, l’eau entre dans les canaux à une heure prévue mais qui change à chaque fois.
Puis il y a la tanda, l’organisation la plus répandue dans la région. C’est la méthode utilisée par David Barrina, à Alboraia, au nord de Valence, à une vingtaine de minutes du centre-ville. Dans cette communauté, chaque agriculteur se voit attribuer un ou deux jours de la semaine pour irriguer son champ. « Aujourd’hui c’est lundi, je n’ai pas le droit d’utiliser l’eau », explique David sous un soleil de plomb. Il attend le tracteur qui sèmera des pommes de terre dans son champ. Une odeur âcre et nauséabonde flotte dans l’air. « Ce sont les excréments de volailles qu’on utilise comme engrais », explique l’agriculteur, rieur. Sur sa parcelle, presque collée à la route, il cultive des pommes de terre en été et de la chufa – tubercule qui permet de fabriquer la horchata, boisson traditionnelle valencienne – en hiver. « Moi, on me donne l’eau le vendredi et le dimanche », explique l’agriculteur de 49 ans qui a repris l’exploitation de ses parents.

Le tracteur est enfin là, le semis peut commencer. David le remplit de petites patates pour les introduire dans la terre. Il décroche son téléphone. C’est son père de 88 ans qui veille attentivement depuis la fenêtre de leur maison. « C’est encore lui qui dirige tout depuis sa chambre, un agriculteur ne prend jamais vraiment sa retraite ! », s’amuse le fils.
L’engin est en marche et parcourt le champ de long en large. David pointe du doigt un réservoir blanc de la taille d’une cabane à une cinquante de mètres de là, près de la route. « Quand j’ai besoin de plus d’eau, l’été notamment, j’utilise une pompe qui prend sa source dans la nappe phréatique. » Il la partage avec d’autres agriculteurs. Ils doivent alors se cotiser pour payer l’électricité qui alimente la pompe. « Mais c’est beaucoup plus cher que lorsqu’on irrigue avec la méthode traditionnelle qui est quasiment gratuite », souligne l’agriculteur qui débourse une cinquantaine d’euros par an pour entretenir les canaux de la communauté.
« Seul celui qui a la clé peut irriguer son champ »
D’un pas énergique, il se dirige vers l’ouest à quelques minutes de ses terres, où se trouve la maison d’un des agriculteurs de la communauté. À intervalles réguliers, une détonation fait sursauter tout le monde. « C’est un canon à air comprimé pour faire fuir les oiseaux lors du semis », explique David Barrina dans un rire. Ici se trouve le tableau de la tanda. Chaque jour, celui qui doit irriguer son champ inscrit son nom sur l’ardoise et se munit de la clé. « Seul celui qui a la clé peut irriguer son champ. Pas besoin de groupe WhatsApp, ici on fait à l’ancienne ! », déclare-t-il, le sésame en main.

Des bienfaits écologiques
Au centre de Valence, devant une tasse de café noisette, Josep Gavaldà, bénévole à l’association de protection de l’Horta « Per l’Horta », explique que cette plaine agricole présente plusieurs avantages pour l’environnement. L’eau des canaux qui irrigue les champs est filtrée par la terre et réapprovisionne les nappes phréatiques. L’excès d’eau qui s’écoule vers la mer joue quant à elle un rôle écologique fondamental : cette eau douce mélangée à l’eau salée crée un milieu qui abrite plusieurs espèces de poissons. Dans un rire, le quarantenaire à la barbe poivre et sel et aux yeux pétillants affirme que l’Horta est un « service naturel et gratuit », aussi précieux que les abeilles pour la pollinisation.