Plus de trois mois après les inondations, les familles des victimes font bloc. Une cérémonie commémorative vient d’être célébrée, alors que la bataille juridique s’apprête à démarrer.
Au volant de sa Ford, Ernesto Martínez balaie le paysage d’un geste de la main : « Il faut le voir pour se rendre compte de l’horreur. » Au bord de la route qui mène à Picanya depuis Valence, le ravin du Poyo est éventré. Les tractopelles, à l’œuvre depuis trois mois, ont nettoyé la zone. Mais au milieu des monticules de terre déblayée, des carcasses de voitures et des débris de plastique jonchent le sol. Le soleil est à son zénith ce mardi. Pas une goutte d’eau ne coule dans la vallée. Pourtant, ici, le mardi 29 octobre 2024, à 17 h 30, le cours d’eau a débordé et a tout emporté sur son passage.
Ernesto Martínez sait que le corps de sa nièce, Elizabeth Gil, se trouve non loin d’ici. Tous les jours, l’armée et la police partent à sa recherche. Tous les jours, il reçoit un coup de téléphone pour l’informer de leurs avancées. Pour le moment, sans résultat. Sa nièce a été tuée par les inondations dans le village de Cheste, à une vingtaine de kilomètres de là. Elle s’est retrouvée piégée dans sa voiture, avec sa mère, Elvira Martínez, la sœur d’Ernesto Martínez. Elle non plus n’a pas survécu, mais sa dépouille a été retrouvée. « Nous l’avons enterrée dans le cimetière de Cheste, là où nous avons grandi tous les deux », précise-t-il.
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« je ressens le désir de me battre »
« Elle était comme une mère. Elle s’est occupée de moi toute mon enfance, alors qu’elle avait un an de moins que moi », se rappelle Ernesto Martínez, en essuyant une larme sous le verre de ses lunettes carrées. Son téléphone sonne. C’est Rosa Álvarez. Ils se sont rencontrés après la tragédie. Elle-même a perdu son père dans les inondations. Il décide de faire un détour pour aller la rejoindre dans un café du village de Catarroja.
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Rosa Álvarez enlace son ami et commande une bouteille d’eau. Elle s’assoit au soleil, retire sa veste et regarde autour d’elle. Elle connaît très bien le quartier. Le 29 octobre dernier, son père, Manuel Álvarez, a perdu la vie chez lui, à une dizaine de mètres d’ici. Ces trois derniers mois, elle n’a pas versé une seule larme. « Je ne peux pas pleurer et me battre à la fois », affirme-t-elle, serrant de ses deux mains son verre d’eau plate.
Depuis novembre dernier, avec deux autres femmes, elle coordonne un groupe d’une centaine de personnes endeuillées depuis la catastrophe naturelle. Elles ont réussi à convaincre 74 familles de porter plainte à leurs côtés et de rejoindre SOS Desaparecidos. L’association s’est portée partie civile, aux côtés des plaignants représentés par trois avocats. Ils souhaitent poursuivre les représentants de chaque administration publique pour « homicide involontaire ». Le président de la région de Valence, Carlos Mazón, fait partie des accusés. Pour Rosa Álvarez, « il est le responsable direct » de la catastrophe. La cinquantenaire au visage impassible l’affirme : « Je ressens un mélange de rage et de frustration. Mais aussi le désir de me battre. » Avant d’ajouter froidement : « Mon père n’est pas “mort”, il a été tué ».
Pourquoi l’alerte inondation a-t-elle sonné deux heures après le début des inondations ? La région a-t-elle sous-estimé les alertes de l’Agence nationale météorologique cinq jours avant le débordement des rivières ? Que faisait Carlos Mazón entre 18 heures et 18 h 30 le 29 octobre 2024 ? Des questions restées jusque-là sans réponse et que les familles des victimes espèrent élucider avec la tenue d’un procès.
« Nous sommes comme une famille »
« La tragédie nous unit », confie Ernesto Martínez tout en continuant de siroter sa bière. Rosa Álvarez opine du chef. « Nous sommes comme une famille. En plus de nos échanges sur le dépôt de plainte, nous nous apportons un soutien affectif mutuel », explique Ernesto Martínez. Une aide essentielle, mais qui ne suffit pas. « Moi je vois un psychologue toutes les deux semaines. Sans ça, je sombrerais », confie-t-il. Ces séances bi-mensuelles sont prises en charge par les villes où leurs proches sont morts. Rosa Álvarez en bénéficie également. « Selon ma psychologue, je n’ai pas encore accepté la mort de mon père », raconte-t-elle en se tournant vers son ami. « C’est vrai. Parfois j’ai l’impression que ce n’est pas arrivé et qu’à tout moment je vais le voir passer le pas de ma porte d’entrée », déclare-t-elle, un léger sourire aux lèvres.
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© Myriam Roques / Reportierra.
Encarna Martínez incarne l’un des visages du combat mené par ces familles. Elle a coorganisé la cérémonie d’hommage aux victimes qui se tiendra à Picanya le samedi suivant. Dans son appartement de la ville de Paterna, elle retire la toile cirée de la table de son salon. Elle y entrepose deux gros sachets de bougies blanches et quelques paquets de ballons de baudruche blancs. Il y en a 227 au total. Un pour représenter chacune des 224 personnes mortes et des trois disparus de la région de Valence.
Son frère, José Martínez, était l’un d’entre eux. Comme la majorité des victimes, il a été surpris par la montée des eaux le 29 octobre dernier, en rentrant du travail, alors qu’il se trouvait dans sa voiture près de Cheste, en bordure du ravin du Poyo. Son cadavre a été retrouvé neuf jours après, transporté à plus de 20 kilomètres de sa voiture. Lorsqu’Encarna Martínez se remémore la première semaine du mois de novembre 2024, la cinquantenaire ne peut s’empêcher de pleurer. Pendant trois jours, elle et sa famille ont organisé des battues pour tenter de le retrouver. « L’armée a mis cinq jours à venir, je ne comprends toujours pas », déplore-t-elle, en tirant sur sa cigarette.
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© Myriam Roques / Reportierra.
Panser des blessures encore vives
Aujourd’hui, Encarna Martínez tente de soigner ses blessures grâce à l’activisme. Mais ce n’est pas suffisant. Elle est éducatrice spécialisée dans un lycée de Requena, à une heure de chez elle. Tous les jours, via l’autoroute A3, elle passe à l’endroit exact où son frère a été tué. « Pendant toute la durée du trajet je pleure. C’est le seul moment de la journée où je peux pleurer sans être vue », explique celle qui vit avec son mari et sa fille adolescente. « J’ai aussi arrêté d’écouter de la musique dans la voiture. Je ne me le permets pas. Pour moi cela signifierait que j’ai retrouvé une vie normale. Or ce n’est pas le cas », dit-elle en tamponnant ses yeux humides à l’aide d’un mouchoir. « Mon frère, lui, écoutait beaucoup de salsa et de merengue. Il adorait danser », se souvient-elle, avant d’allumer une deuxième cigarette.
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Ce mardi en milieu d’après-midi, après avoir quitté Rosa Álvarez, Ernesto Martínez s’installe à nouveau derrière le volant de sa voiture pour reprendre la route vers Picanya. Il ne s’est encore jamais rendu dans cette ville, où dix personnes ont trouvé la mort lors des inondations. Arrivé là-bas, il est saisi par l’ampleur des dégâts. En silence, il observe les pelleteuses s’activer au fond du ravin du Poyo, au milieu des tas de terres et de déchets. Au-dessus des machines, les passants empruntent la « passerelle des forces armées », construite en urgence par les militaires espagnols au mois de novembre, pour relier les deux rives. Sur les rambardes, des passants lisent les messages de remerciement qui ont été accrochés : « Merci aux bénévoles ! » Mais aussi des appels à manifester : « Rendez-vous le 29 de chaque mois. Valence n’oublie pas. »
Ce samedi à Picanya, les familles dérouleront une banderole géante avec les photos et les noms des 227 victimes. « Nous devons leur rendre leur dignité. Nous ne les oublierons pas », affirme Ernesto Martínez, jetant un dernier regard au paysage détruit de Picanya.