Les pêcheurs d’El Palmar, contre vents et marées

Dans le village espagnol d’El Palmar, au sud de Valence, on pratique une pêche selon des techniques et des règles remontant au XIIIe siècle. Luis, Paco et Salvador perpétuent dans le parc naturel de l’Albufera le savoir-faire menacé de leurs aïeux. 

Huit heures, Luis est sur sa barque dans l’Albufera. © Ilana Le Guen / Reportierra.

« À cette heure-là, on devrait déjà être sur nos barques. » Paco a pêché toute sa vie, sans que cela ne soit jamais son activité principale. Vêtu d’une salopette rouge, d’une casquette grise et de bottes en caoutchouc, il revêt l’attirail du pêcheur trois jours par semaine d’octobre à mars. Ce matin, il est arrivé le premier à 7 h 30 à la baraque des pêcheurs (« barraca de los pescadores ») là où sont stockés les filets, les piquets, les pièges à anguilles et tout le matériel nécessaire. Vieille d’un siècle, la maisonnette blanche au toit noir se situe au bord de la route en direction du village d’El Palmar, rattaché à la communauté de Valence. « Ce que je préfère dans la pêche, c’est être dans l’eau, dans l’Albufera, et qu’il fasse beau, sourit Paco, et c’est encore mieux s’il y a eu un mauvais jour la veille, comme ça il y aura des poissons dans les filets. » 

Paco inspecte les filets devant la baraque. © Ilana Le Guen / Reportierra.

En février, c’est encore l’heure bleue et le soleil vient de se lever sur le lac de l’Albufera, l’immense réserve naturelle au sud de Valence. D’un côté, les piquets auxquels sont accrochés les filets pour piéger les anguilles dépassent de l’eau ; de l’autre, l’une des trois écluses qui relie la lagune à la Méditerranée est fermée pour l’hiver et la saison de la pêche. Paco rajuste ses lunettes sur son nez et réfléchit : « Il faut que l’on décide si l’on va pêcher aujourd’hui ou bien si l’on s’occupe de changer les filets cassés. » Debout entre les roseaux, il observe l’étendue des pièges qui doivent encore être remplacés. Avec les inondations sans précédent qui ont frappé la région de Valence en octobre 2024, les anguilles se sont enfuies vers la mer et les filets ont été déchirés. Paco se repasse les vidéos sur son téléphone : le niveau d’eau avait augmenté d’un mètre. Ils n’ont pas pu reprendre leur activité pendant un mois et demi et la Communauté des pêcheurs d’El Palmar avait perdu 100 % de ses recettes.

Depuis, Paco, Salvador et Luis se répartissent le travail pour réparer les filets au fur et à mesure. Malgré leur vulnérabilité face à des catastrophes comme celle-ci, surnommée la Dana, aucun d’eux ne s’inquiète réellement de voir la pêche disparaître. « On n’en vit déjà plus, contrairement à nos parents et à nos grands-parents. La Dana, je l’ai surtout ressentie en tant que citoyen », affirme Luis, retraité de 79 ans, avant d’enfiler à son tour une salopette jaune et de se diriger vers sa barque. Tandis que Luis et Paco s’occupent de retirer les filets du lac, Salvador, 64 ans, s’attelle à les recoudre sur la berge. « Les jeunes ne pratiquent plus, ils disent qu’ils n’ont pas le temps. Pour ma part, je ne pêche que depuis quelques années avec mes fils pour La Casota, notre restaurant à El Palmar. »

Le redoli : un droit de pêche ancestral 

Paco et Luis sont tous deux descendants de pêcheurs. « Mes parents l’étaient, mes grands-parents aussi », se rappelle Luis, en déchargeant les filets mouillés et entassés de l’arrière de sa barque. « Je les accompagnais souvent quand j’étais petit sur l’Albufera, alors je ne me suis jamais arrêté, même lorsque j’étais professeur de mathématiques. » Il pratique la pêche selon le droit ancestral et traditionnel des redolis, qui correspondent à des zones stratégiques et fixes, à l’instar de la baraque des pêcheurs. Cette technique de pêche sédentaire a été identifiée en 1250 et a donné plus tard naissance au village de pêcheurs d’El Palmar. Aujourd’hui, il reste 60 redolins répartis dans tout le lac et distribués chaque année. « Le principe du redoli, c’est de préparer pour mieux gagner, rit Luis, et gagner, c’est conduire l’anguille dans des endroits où elle ne peut plus sortir, dans les filets. » La pêche dans l’Albufera est réservée aux habitants d’El Palmar, et le droit se transmet de père en fils, puis plus récemment de mère en fille. Si Salvador a pu rejoindre Luis et Paco il y a cinq ans, c’est grâce à sa femme, descendante de pêcheur, qui a obtenu le droit de pratiquer.

Dans le village d’El Palmar, la Communauté des pêcheurs centralise toutes les questions administratives dans une maison mitoyenne à la devanture colorée, semblable au reste des habitations. Amparo Aleixander est secrétaire de ce syndicat depuis 2001. Selon elle, il est nécessaire de continuer à pêcher de manière traditionnelle : « La Communauté gère un bien commun qui est l’Albufera. » Son bureau est à l’étage, au-dessus de la poissonnerie, où les membres de la Communauté viennent régulièrement la solliciter. « Il y a des lois obsolètes et anciennes, mais elles sont la base pour une pêche adaptée dans l’Albufera », ajoute-t-elle.

Pour la secrétaire, elle-même pêcheuse et habitante d’El Palmar, cette pratique très artisanale est la moins agressive pour l’environnement, les trous dans les filets pour l’anguille étant trop petits pour laisser passer les plus gros poissons et les pêcher par inadvertance. « Dès qu’il y a une restriction, nous sommes les premiers à arrêter », assure-t-elle. Plus qu’une question de revenus, c’est une question d’identité qui se joue. « Il y a moins de pêcheurs aujourd’hui, mais cela frappe tout le secteur primaire, il y a moins d’agriculteurs aussi. » Les 13 000 kilos de poissons pêchés par an dans l’Albufera sont vendus ici, à El Palmar, aux restaurateurs, aux particuliers ou aux grossistes. Pour ces 763 habitants, l’économie est essentiellement en circuit court selon la trinité : pêche, riz et tourisme. Au-delà des canaux qui entourent le village, seulement des champs de riz immergés, qui reprendront leur activité pendant l’été.

L’économie particulière d’El Palmar

Après une matinée à s’occuper des filets, Luis, Paco et Salvador sont de nouveau sur le pont le lendemain pour enfin pêcher. Il est 8 h 30, le lac est silencieux, seuls les coups de marteau de Paco qui ancrent les pièges résonnent. Luis, de son côté, extirpe les nasses de l’eau et déverse le poisson qui se débat dans un seau. Lorsqu’elles sont pleines, il fait signe à son ami une dizaine de mètres plus loin. Ils répètent ce processus tous les quatre à cinq jours. Pendant ce temps, les hérons et autres oiseaux peuplant la réserve naturelle se posent sur les piquets de pêche et guettent la moindre proie. De retour sur la terre ferme, les trois hommes prennent le temps de déjeuner ensemble dans la baraque, au bord du lac. Anguilles frites, poissons grillés et piments sont au rendez-vous. « On ne ramène pas notre production chez nous, on a l’obligation de l’emmener au syndicat dans le village pour la vendre immédiatement, explique Luis en dégustant l’anguille. Nous irons cet après-midi, puis nous récupérerons les piquets pour planter les filets, distribués par Amparo. » Chaque pêcheur peut venir acheter et récupérer du matériel à la Communauté.

Luis récupère les poissons pris dans les pièges. © Ilana Le Guen / Reportierra.

Les trois hommes échangent encore quelques rires autour d’un café, avant de se séparer pour la vente à El Palmar. Le village est une île d’un côté délimitée par le lac, de l’autre par des canaux où les barques de pêcheurs se faufilent. Ici, les enseignes de restaurants se succèdent, comme celle de Salvador, « la Casota », où il cuisine une partie de ses prises. Les pêcheurs de l’Albufera rassemblent leur production et trient les poissons dans un entrepôt qui sert de point de vente : laver, peser, empaqueter. Luis, la trentaine, est l’un d’entre eux depuis peu : « Je me suis reconverti à la pêche, mais je n’ai pas le droit au redoli, cela fait un an et c’est très dur, je ne gagne pas grand-chose. »

Des restaurateurs, comme le Llor del Pescador, rattaché à la communauté de pêcheurs et situé à seulement deux rues de là, se fournissent ici. Cela servira à cuisiner des plats traditionnels très recherchés, tels que le fameux « all i pebre » à base d’anguille. Si les terrasses des restaurants sont pleines de touristes locaux ou internationaux, Andrés Garcia, le directeur du Llor, s’inquiète. « Au moment de la Dana, le premier mois, on a perdu 80 % de nos recettes, si on ne change pas les infrastructures, ça nous retombera sur le nez », soupire-t-il en s’afférant à remplir ses commandes.

Préparation de l’all i pebre, au restaurant Arroceria Mornell, El Palmar. © Ilana Le Guen / Reportierra.

Pêcheur un jour, pêcheur toujours 

Amparo Aleixander affirme que le risque principal pour la pêche est la pollution et la qualité de l’eau de l’Albufera : « La Dana a été impactante parce qu’on ne pouvait pas naviguer, mais ce n’est pas le pire scénario, explique-t-elle. Dans les années 1970, les gens ne connaissaient pas bien l’Albufera et le lac était très pollué par les usines autour. Il y a aussi une sédimentation des sols causée par l’agriculture qui empêche de pêcher correctement. » S’il n’y a plus d’Albufera, plus de pêche. Pour Amparo, il faut à tout prix protéger cet écosystème.

Dans la ville, l’influence de la pêche n’a pas faibli. Les visites guidées et les sorties scolaires s’enchaînent pour présenter le système « redoli » et les pêcheurs proposent des passages en barques touristiques. Tous les habitants possèdent de près ou de loin, un lien avec la pêche, à l’image de José, Raul et Jaime qui font leur balade matinale au bord des canaux : « On a grandi dans cette culture et on a tous un pêcheur dans la famille. » Raul et Jaime ont eux-même le droit de pêche. Derrière eux, un homme passe sur sa barque par les canaux, le visage caché sous une casquette. « À une époque, on exportait l’anguille jusqu’en Italie, se souvient José. Aujourd’hui, la pêche va peut-être disparaître. »

Lisière du village d’El Palmar. © Ilana Le Guen / Reportierra.