Depuis les inondations meurtrières du 29 octobre, des millions de photos ont été dispersées et souillées par les flots. Pour recoller ces fragments de mémoire et d’existence, les universités de Valence ont lancé un grand projet de restauration. À Torrent, dans un musée transformé en laboratoire, bénévoles et experts restaurent ces clichés abîmés.
Paiporta, calle San Jose. Une parcelle est entourée de deux maisons en ruine. Avant le passage de la Dana (dépression élevée à haute altitude), ce terrain accueillait sûrement une habitation. Au sol, la terre ocre se mélange aux effets personnels de la famille qui vivait ici avant la catastrophe. Ou peut-être ont-ils été emportés par le torrent de boue qui s’est déversé dans les rues de la ville. Plusieurs photos sont éparpillées par terre. Sur l’une d’entre elles, une personne âgée est assise sur les genoux d’un homme déguisé en père noël, en costume rouge et longue barbe blanche. Sur une autre, deux jeunes femmes rient aux éclats, l’une portant l’autre sur son dos. Les images sont cornées et tachées de boue. Plus loin, une pile de photos est posée sur un tas de gravats. Un émotif a dû passer par là et les mettre de côté.
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À quelques rues de là, se trouve la maison d’Alejandro. Ce qu’il en reste. « J’ai vécu les inondations de 1982, mais rien à voir avec la Dana », confie l’homme de 71 ans, désormais hébergé par son fils. Seul un canapé recouvert d’une bâche en plastique trône dans le salon. Sur les murs, peints d’une couleur verte vive, le passage de la catastrophe est encore perceptible. « L’eau est montée jusqu’à 1 mètre 50 », explique Alejandro, pointant du doigt la trace de boue sur le mur. Au moment où l’eau est arrivée, il était dans sa chambre. « J’ai voulu sortir par la porte du salon, mais le courant était beaucoup trop fort. Impossible de l’ouvrir. Donc je suis retourné dans la chambre et j’ai arraché les barreaux de la fenêtre », raconte le vieil homme en imitant le geste qui lui a sauvé la vie.
Les albums photos d’Alejandro étaient rangés tout en haut de la penderie quand l’eau s’est engouffrée chez lui. Ils sont intacts. « Regarde comme j’étais beau », plaisante-t-il en tournant les pages de son livre de mariage. Une grande émotion se lit dans son regard à la vue de ces souvenirs précieux. Page par page, il se remémore cette journée spéciale et introduit brièvement chacune des personnes présentes sur les images. Sa femme, ses deux fils, ses parents et beaux parents. Ces images, c’est tout ce qu’il lui reste de sa vie d’avant la catastrophe.
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© Hélène Martineau / Reportierra.
400 000 photos retrouvées
Pas plus qu’Alejandro, tous les habitants de Paiporta, et des autres villes sinistrées, n’ont pas eu le temps de mettre leurs souvenirs à l’abri. Partant de ce constat tragique, les cinq universités valenciennes se sont associées pour lancer le projet « Salvem les fotos », en français : « Sauvons les photos ». À ce jour, plus de 400 000 clichés ont été récoltés afin d’être restaurés.
C’est à Torrent, au musée d’ethnologie, que la plus grande quantité d’images est prise en charge. Située au sud-est de Valence, à six kilomètres en voiture de Paiporta, la petite ville n’a pas été touchée par les inondations.
Engloutie par trois cartons qu’elle porte à bout de bras, une femme franchit la porte en bois du musée et pénètre dans la cour intérieure. Tant bien que mal, elle marche jusqu’à la table de dépôt. Clara, de l’autre côté de ce comptoir improvisé, l’accueille chaleureusement. Cette femme s’appelle Yolanda. Elle vient de Paiporta, comme Alejandro. C’est la 322ème personne qui confie ses photos à ce laboratoire.
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À l’intérieur des cartons, des enveloppes en papier kraft sont soigneusement disposées. Sur chacune d’elles, sont inscrits un lieu et une date correspondant aux tirages qu’elles contiennent. Yolanda est très soignée, à l’image de ses cartons. « Tout est allé tellement vite. L’eau est montée jusqu’au premier étage de la maison », explique t-elle en faisant défiler sur son téléphone des photos de son garage inondé. Les images suivantes, prises quelques jours après la catastrophe, montrent les albums recouverts de boue. Debout derrière ses cartons, les mains posées à plat sur le couvercle d’une des boîtes, Yolanda regarde Clara et lui lâche : « C’est toute ma vie » comme on confierait un trésor. « Ce n’est pas pressé, prenez tout le temps qu’il vous faudra. Ce qui compte pour moi, c’est de récupérer mes souvenirs. »
Un désordre organisé
Sur le côté de la cour, un escalier conduit au sous-sol. Comme dans une buanderie, des fils à linge traversent la pièce de part et d’autre. Accroché à des pinces, vertes, roses, bleues, ce ne sont pas des vêtements qui sèchent, mais bien des photos. Le bourdonnement des ventilateurs vient perturber le calme chirurgical de la salle. L’installation est sommaire, le matériel aussi. Il y a des images partout, du sol au plafond. Contre les murs, de grandes étagères en métal sont remplies de cagettes en plastique. Sur chacune, un numéro correspond à une famille. Dans ce désordre organisé, deux bénévoles travaillent discrètement.
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« Après la catastrophe, j’ai voulu me rendre utile. J’ai demandé à ma professeure comment je pouvais aider et c’est là qu’elle m’a parlé du projet Salvem les fotos », explique Lucia, étudiante en histoire de l’art à l’université de Valence. Au début bénévole, la jeune femme a désormais un contrat de travail. « Je ne sais pas du tout combien de temps je resterai, six mois, un an… Ça dépend de notre avancement », poursuit-elle en continuant à séparer des photos. Cachée sous une blouse blanche trop grande pour elle, elle confie : « Une fois, un homme est venu, il n’en avait qu’une. La seule qu’il lui restait. J’ai eu les larmes aux yeux. »
Au même moment, Clara arrive dans la pièce accompagnée de Raquel. « Je souhaitais vous remercier pour ce que vous faites. Sincèrement, c’est incroyable ». La maison des parents de Raquel a été ravagée par l’eau, seules les fondations sont encore debout. « L’odeur qu’il y a ici, c’est la même qu’il y avait dans la maison les jours qui ont suivi la catastrophe. Ça fait remonter beaucoup de choses », confie-t-elle les yeux brillants. L’odeur n’est pas désagréable, mais l’air est très humide dans le laboratoire, malgré la présence d’un déshumidificateur.
« C’est mieux que rien »
À l’étage du musée, José, photographe de formation, s’occupe de la numérisation des images trop endommagées pour être manipulées. Son installation consiste en un appareil photo placé en hauteur, parallèlement à la table. Sous l’objectif, une plaque en verre sert à maintenir les images en place pendant la prise. S’il ne pourra pas rendre les clichés aux familles en main propre, « c’est mieux que rien », ironise-t-il avec un rire communicatif.
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© Hélène Martineau / Reportierra.
La pièce attenante est baignée de lumière. Les poutres et le parquet poussiéreux rendent l’atmosphère beaucoup plus chaleureuse qu’au sous-sol. Là aussi, des photos de familles ont investi l’espace. Amparo est seule dans cette grande pièce. Elle est restauratrice de sculptures. Une fois par semaine, elle se rend disponible pour aider l’équipe de Clara. « C’est dans mes compétences, donc j’avais toutes les bonnes raisons de participer au projet. »
Méthodiquement, la restauratrice répète en boucle les mêmes gestes. Elle récupère une par une les photos pendues à l’étendoir derrière elle puis revient à son plan de travail. Délicatement, elle retire le plastique qui adhère aux images. « À cause de l’eau, il se décolle du papier. Mais si je l’enlève avant qu’il ne soit entièrement sec, l’image s’en va avec », explique t-elle en réalisant minutieusement le geste. « Certaines photos sont complètement détruites. Je ne sais pas si on va pouvoir en faire quelque chose ou si elles sont perdues à jamais », confie Amparo, pointant du doigt des images étalées sur la table à sa droite. On n’y discerne plus rien hormis un mélange de couleurs diluées entre elles par l’eau. Comme si un enfant s’était amusé à mélanger les peintures de sa palette d’aquarelle.
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Clara rejoint Amparo pour lui confier une nouvelle enveloppe, déposée plus tôt dans la matinée par un monsieur discret. Il n’a pas raconté son histoire. Les deux femmes découvrent ensemble le contenu de la pochette pour établir la marche à suivre. À l’intérieur, 25 tirages. Essentiellement des portraits et des photos de familles en noir et blanc. Presque tous les visages ont été effacés. « Les champignons les ont complètement attaqués », se désole Amparo.