À Valence, un pont sépare la vie d’avant et L’après

Depuis les rues animées du centre de Valence, difficile d’imaginer la désolation qui persiste à moins de quinze kilomètres. Plus de trois mois après les inondations, deux mondes se font face de part et d’autre des cours d’eau qui ont débordé le 29 octobre.

« Ici, on est à 500 mètres de la vie normale. » À la Torre, dans la banlieue sud de Valence, Helena, soixante ans, observe la rue. Les inondations meurtrières du 29 octobre y ont laissé des marques profondes. D’un geste, elle pointe l’horizon : « De l’autre côté du pont, tout est tranquille. »

De l’autre côté, Valence. Les façades des bâtiments historiques brillent sous le soleil matinal de février et le bruit des pas résonne sur des pavés impeccables. Les cafés de la place de la Reina, qui n’ont jamais fermé, accueillent leurs premiers clients de la journée. Sur la place de la Virgen, un groupe de touristes écoute un guide raconter l’histoire de la cathédrale du XIIIe siècle. Plus bas, dans le lit asséché du Turia – détourné suite aux crues de 1957 – les joggeurs côtoient des amoureux qui flânent sous les palmiers. Aux terrasses du quartier branché de Russafa, on trinque à la bière ou à la horchata, cette boisson traditionnelle à base de souchet.

« Je n’ai pas vu une goutte des inondations », affirme une habitante, en haussant les épaules. « On a l’impression de vivre dans un monde parallèle. » La femme attend le bus 27 à l’arrêt San Vicente Mártir, aux portes de Valence. Trois arrêts plus loin et un pont traversé – surnommé le « pont de la solidarité » pour avoir vu défiler de nombreux volontaires aidant les sinistrés. -, on bascule dans une toute autre réalité. Celle de « l’autre bout du monde » comme l’appelle Helena.

L’autre bout du monde

Ici, à la Torre, les eaux noires débordant du ravin du Poyo, un cours d’eau généralement asséché, ont tout emporté le 29 octobre. Les rez-de-chaussée ont été engloutis, les façades éventrées, et de nombreuses voitures noyées. Sur la devanture d’un café, des photographies en noir et blanc figent les ravages des inondations. Juste derrière, un homme promène son chien aux abords d’un cimetière de voitures. Des dizaines de carcasses abandonnées, recouvertes de boue et marquées de croix rouges, signe que des personnes décédées y ont été retrouvées, restent entassées là.

En poursuivant vers l’ouest, on atteint Catarroja. En comparaison, les souffrances vécues à La Torre semblent presque légères.

Début février, des cimetières de voitures subsistent dans le quartier de la Torre, dans banlieue sud de Valence.
© Félicité Dussel / Reportierra.

Assise sur un banc, les pieds frôlant un tapis de gravats, Maria, cheveux noirs ébènes, décrit un quartier abandonné. « Le soir, c’est le noir total », lâche cette femme d’une quarantaine d’années. « Les lampadaires n’ont toujours pas été réparés. » Avec un container pour toute sa rue, les détritus s’amoncellent. Dans l’avenue principale, beaucoup de commerces sont fermés. Dans les rues saturées d’une poussière ocre, peu de façades ont résisté. 

Dans cette atmosphère d’après-guerre, Lucia et Bella, 12 et 13 ans, avancent d’un pas pressé, main dans la main. « Depuis que leur collège a fermé, on met vingt minutes de plus chaque matin pour les emmener à l’école », explique leur mère. Ici, aucun établissement n’a été épargné. Aujourd’hui, les deux filles sont scolarisées dans un établissement situé près du lit du Poyo, lui aussi touché, mais en réparation. Fini la cantine au rez-de-chaussée. Fini aussi le sport, le gymnase est en travaux.

Bella et Lucia, 12 et 13 ans, sur le chemin de leur nouveau collège. © Félicité Dussel / Reportierra.

Cette hécatombe dans laquelle la commune est plongée est le résultat d’un déchaînement brutal survenu le 29 octobre. Ce jour-là, la « Dana » – comme on nomme en Espagne le phénomène météorologique brutal à l’origine des inondations – a déversé jusqu’à 600 litres d’eau par mètre carré plus au nord. Une masse d’eau colossale, précipitée vers la banlieue sud de Valence. Le ravin du Poyo, d’ordinaire asséché, a giflé sans pitié la petite commune.

109 jours ont passé. Le Poyo n’est plus un torrent furieux, mais un sillon de boue. Le bras tendu vers un pont – dont la structure a été mise à nue par la violence du courant – un engin de chantier extirpe encore des débris : troncs déracinés, pans de murs effondrés, morceaux de mobilier… 

Vue depuis un pont de Paiporta sur le ravin du Poyo, d’où l’eau a débordé le 29 octobre. © Félicité Dussel / Reportierra.

De l’autre côté de ce pont qui relie Catarroja à Massanassa, cette fois le décor reste le même. À Massanassa, Adrián, jeune pompier, nettoie une rue à la lance. « On intervient chaque semaine pour nettoyer la boue qui reste », souffle le jeune valencien. Elle finit dans les égouts, comme depuis le début. « Ce n’est pas un problème », assure-t-il. « Des sociétés de nettoyage s’en chargent. » En réalité, à la moindre pluie, l’eau stagne, imprégnant l’air d’une odeur fétide. « Ça pue constamment », lâche Brigitte. Mais elle ne blâme pas les pompiers. « La vérité, c’est qu’ils sont les seuls, avec les volontaires, à vraiment nous aider. »

Quinze semaines après le cataclysme, certaines rues de la banlieue sud de Valence restent envahies par la boue. © Félicité Dussel / Reportierra.

Ici, tous les habitants disent la même chose. Pendant les cinq premiers jours de la catastrophe, aucune administration, aucun policier, aucun secouriste ne sont venus aider. Juste des milliers de volontaires venus de toute l’Espagne, parfois même de France, dont le passage reste inscrit sous la forme de « ¡Gracies voluntarios ! » tagués sur les murs, griffonnés sur les devantures, saluant leur aide précieuse. 

Des drames et de la tristesse

« Ici, il y a eu des drames, il y a eu de la tristesse », confie Mercedes, les cheveux gris et un sourire qui malgré tout rayonne. En remontant le ravin du Poyo plus au nord, la petite ville de Paiporta se dessine. Ici, outre les 43 morts, chacun des 28 000 habitants ont été affectés. L’un des pires bilans des zones touchées par le cataclysme. Devant ce qui était la gare, désormais réduite en ruines, Mercedes consacre son temps à distribuer des denrées aux sinistrés. En évoquant l’inaction des autorités, son regard s’assombrit : « On a attendu le lendemain des inondations, puis le jour d’après, et encore celui d’après. On attend toujours. »

À Paiporta, Mercedes et d’autres bénévoles distribuent des denrées aux sinistrés un jour par semaine.
© Félicité Dussel / Reportierra.

À Paiporta, l’armée est venue, brièvement, pour vider les garages, nettoyer. « Mais ça n’a pas suffi », constate la bénévole. Aujourd’hui, si la ville endeuillée n’a plus des airs de marre de boue géante, la plupart des garages et des ascenseurs restent inutilisables. Sans ascenseur, les personnes âgées ne sortent plus de chez elles. Sans garages ni voitures, ceux qui travaillent peinent à se rendre à leur emploi.

Cet isolement, Tere, 50 ans, tente de le briser deux fois par semaine. Son cadis rose débordant d’essuie-tout et de pain, elle grimpe au troisième étage porter les courses à ses parents. « Ça fait deux mois qu’ils ne sont pas sortis », souffle cette mère de trois enfants, la voix fragile. « Leur apporter leurs courses, c’est le minimum que je puisse faire. »

Tere, habitante de Catarroja, apporte deux fois par semaines les courses à ses parents qui ne peuvent plus sortir de chez eux, faute d’ascenseur. © Félicité Dussel / Reportierra.

« L’aide du gouvernement, je l’attends toujours. » 

Dans les rues de Paiporta, le bruit des marteaux-piqueurs se mêle à la musique des radios portatives des ouvriers. Originaires pour beaucoup de Colombie, de Côte d’Ivoire, du Maroc ou d’autres régions d’Espagne, ils s’attaquent à la reconstruction de centaines de maisons à remettre en état. Certaines, aux façades effondrées, laissent voir des salons ou des salles de bains éventrées. «C’est impressionnant n’est-ce pas ? », lâche Rosa, une habitante de Massanassa. 

Plus de quinze semaines après le cataclysme, cette femme de 74 ans, entame à peine les travaux chez elle. « Je n’avais pas les moyens avant », explique-t-elle, le regard fatigué. « L’aide du gouvernement, je l’attends toujours. » En effet, moins de 10 % des aides promises par le gouvernement sont parvenues aux sinistrés, les assurances tardent à les indemniser et le coût des travaux est souvent trop lourd à assumer. 

Six semaines de chantier attendent Rosa. Six semaines de plus à dormir à l’arrière de sa maison, au milieu des gravats et de la poussière. « Ma vie est triste », résume-t-elle.

Un monde à demi reconstruit

Mathias, 55 ans, fait partie de ceux qui ont pu sauver tant bien que mal leur habitation. Ce mécanicien qui vit dans son garage, au milieu de ses motos, « sa passion », a vu son monde englouti sous deux mètres et demi d’eau. Rocky et Toby, ses chiens, ont eu leur instinct pour eux. « L’un nageait à la surface, l’autre s’était hissé sur la Vespa », explique-t-il en pointant du doigt les canidés qui le suivent comme son ombre.

La Croix-Rouge a installé des structures temporaires dans la banlieue sud de Valence pour aider au relogement des sinistrés.
© Félicité Dussel / Reportierra.

D’autres ont tout perdu. C’est ceux-là que la Croix Rouge, dont les installations temporaires se sont dressées dans certaines communes impactées, tente d’aider. « On aide les personnes qui n’ont plus de logement à se faire reloger », explique une salariée. Mais pas seulement. Assise sur une chaise face au local de l’association, une femme fixe le vide : « Je viens ici la journée, car chez moi ça me déprime. »

À Paiporta, comme dans les autres communes de la banlieue sud de Valence, la reconstruction avance lentement.
© Félicité Dussel / Reportierra.

À Paiporta, la reconstruction avance, mais elle crée un étrange contraste. Certaines rues exhibent des maisons rénovées, aux façades lisses et aux fenêtres impeccables, qui côtoient de près les carcasses de bâtiments en ruines. Le blanc éclatant des murs ne parvient pas à dissimuler le sol encore terreux. À quelques pas du lit du Poyo, une maison éventrée, son toit effondré, arbore un drap où l’on peut lire : « Ici vivait la 224ème victime des inondations. » Juste à côté, un bar reprend peu à peu forme sous les mains des ouvriers.

Dans le lit du Poyo, un seul arbre, un eucalyptus centenaire, a survécu au déluge. Les habitants l’ont décoré, tout comme les commerces dévastés, où des étoiles en plastique cherchent à masquer la désolation. De l’autre côté du ravin, l’auditorium de Paiporta a été recouvert de messages d’écoliers venus de tout le pays. Comme celui-ci : « Je voudrais simplement que tout redevienne comme avant. »