Cauchemars récurrents, crises d’angoisse, repli sur soi… certains enfants qui ont vécu les inondations de près sont restés traumatisés. Dans l’intimité des foyers, c’est un combat silencieux qui se joue.
(Province de Valence, Espagne) – La chambre d’Aitor, 11 ans, n’existe plus. Situé au rez-de-chaussée, son appartement, englouti par la boue, est désormais en rénovation. « Avant, ici, il y avait mon lit. Là, mon étagère avec mes livres. Et là, ma table où je posais mes affaires. Aujourd’hui, tout a disparu. » Du bout des doigts, il pointe un mur nu, là où ses photos étaient accrochées. En attendant la fin des travaux, l’enfant et ses parents se sont installés chez son grand-père dont l’appartement, situé à proximité, a été épargné par la catastrophe.
Le 29 octobre dernier, la tempête Dana a ravagé la périphérie de Valence, submergeant plusieurs quartiers en quelques heures. Pris de court, les habitants ont dû fuir la montée soudaine des eaux et de la boue. Trois mois plus tard, si l’eau s’est retirée et que certaines maisons sont en reconstruction, les souvenirs de cette nuit restent gravés dans les esprits, particulièrement chez les enfants.
L’eau est montée si vite que certains n’ont eu que quelques minutes pour réagir : « En relevant le volet du salon, j’ai vu que l’eau arrivait, alors j’ai prévenu ma mère », explique Aitor, la voix neutre, dénuée d’émotion, en entrant dans l’ancien salon de son appartement à Alfafar. « Elle m’a dit de mettre mes chaussures et ma veste et d’aller chez la voisine qui habite au dernier étage de l’immeuble. » Depuis là-haut, avec les petits-enfants de la voisine, Aitor a observé la montée des eaux, jusqu’à ce qu’on lui demande de rentrer pour éviter d’être exposé à la catastrophe. Il est resté deux jours sans vouloir sortir, refusant de voir les dégâts. Ce n’est que lorsque ses parents l’ont poussé à affronter la réalité qu’il a finalement décidé de se rendre dehors.
Des souvenirs engloutis
« Nous avons perdu toute une vie ici. Tout. Les photos d’Aitor bébé ont disparu », explique Mónica, sa mère. Elle montre les crochets sur le mur du salon : « Ici, il y avait celles de sa communion. »
Si la famille a pu récupérer quelques vêtements d’hiver après une cinquantaine de lavages pour éliminer la boue, le reste a disparu. « J’ai perdu mon doudou Winnie l’Ourson… » Aitor s’interrompt, baisse la tête et se retourne pour cacher ses larmes. Puis, les yeux brillants, il poursuit : « Mes livres de foot, ma collection de voitures Cars… Et toutes mes photos, celles où j’étais petit, celles avec mes amis. J’avais un cadre avec la photo de l’un de mes meilleurs copains. » Sa mère intervient : « C’est beaucoup de souvenirs… C’est difficile d’y repenser. »

Ce même 29 octobre, à 7 kilomètres de là, Laia, 14 ans et son petit frère Ramon, 9 ans, ont aussi vu une partie de leur enfance disparaître. En larmes, depuis le deuxième étage de leur appartement à Picanya, près de Paiporta, ils ont assisté impuissants à la destruction de leurs souvenirs, stockés dans un cagibi au rez-de-chaussée.
Puis, il a fallu documenter les dégâts. « Ce sont les enfants qui ont pris les photos pour les assurances, c’était dur pour eux », raconte leur mère. Parmi les objets emportés, les photos d’eux plus jeunes et les décorations de Noël, soigneusement rangées en attendant les fêtes. « On décore toujours beaucoup la maison à cette période », ajoute-t-elle. Mais cette année, tout a fini à la poubelle.

Une peur constante
Les nuits sont devenues de nouvelles peurs pour la famille. « J’ai dormi pendant trois semaines avec mes enfants sur le canapé. Nous vivions dans une alerte constante », explique leur mère. Inquiète pour la stabilité du bâtiment, elle préférait rester près de la sortie. Les bruits étaient plus perceptibles, ce qui lui permettait de réagir rapidement et d’évacuer avec ses enfants en cas de danger. Puis la Dana s’est invitée dans toutes les conversations, « C’est devenu un sujet quotidien », conclut-elle.
À quelques centaines de mètres de la maison de Laia et Ramon, Nathan est élève à l’école de Picanya. Lorsque l’eau a submergé leur quartier, lui et sa famille étaient en voiture. Pris au piège, ils ont dû se réfugier dans un centre sportif avant de pouvoir regagner leur maison, inondée sur deux niveaux. À la sortie des classes, sa mère raconte : « Il a dormi tout habillé avec ses chaussures pendant plusieurs jours, prêt à fuir à tout moment. »
Les enfants se chamaillent devant le portail de leur établissement scolaire tandis que leur mère regarde les photos des dégâts dans leur maison.
Son petit frère, Aidan, 8 ans, a perdu en autonomie. Un mois avant la tempête Dana, il commençait à dormir seul. Depuis, il refuse de rester isolé la nuit et partage son lit avec sa mère, son frère ou sa sœur. Son angoisse se traduit aussi physiquement : il souffre désormais d’énurésie. Pourtant, comme beaucoup d’autres enfants touchés par la catastrophe, il n’est pas suivi par un psychologue. Leurs parents n’estiment pas cela nécessaire.

Dans un café de coworking, Laetitia Pellicer, psychologue à Valence, sirote un jus d’orange, un carnet et un livre posés devant elle. Pour elle, une prise en charge rapide est essentielle. « Il est crucial de briser le tabou et d’encourager les familles à consulter, sans culpabilité. Ne pas traiter ces traumatismes, c’est risquer qu’ils s’aggravent et aient des conséquences à long terme », insiste-t-elle. Il existe aussi un suivi psychologique gratuit via la Société française de bienfaisance (SFB).
Les premiers symptômes de stress post-traumatique apparaissent généralement trois mois après une catastrophe de cette envergure. « Après un événement d’une telle ampleur, un enfant peut développer divers symptômes : troubles du sommeil, nouvelles peurs, phobies, difficultés de concentration, baisse de l’estime de soi, voire une régression, comme le fait de dormir avec les parents », détaille-t-elle, feuilletant ses notes. « Des signes physiques peuvent également survenir de manière subtile : maux de tête, douleurs abdominales, perte de cheveux, problèmes de peau, ou encore un refus de manger. » Elle repose son verre et conclut : « Il ne faut jamais minimiser les émotions. »
Pour Aitor, qui lui est suivi par un thérapeute, l’eau continue de le hanter. Tout comme sa mère, il fait de nombreux cauchemars depuis le passage de la tempête Dana. « Des rêves avec beaucoup d’eau, dit-il, où elle monte de plus en plus vite. Je fais des cauchemars où je me noie. » Son père l’a déjà retrouvé plusieurs fois, hurlant « je me noie » en plein milieu de la nuit.
Se reconstruire
Le soir de la catastrophe, Aitor a prévenu sa famille de la montée des eaux. « On lui a beaucoup répété que grâce à lui, on est en vie. L’eau nous aurait piégés à l’intérieur de la maison », raconte sa mère. « Nous voulons qu’il soit fier », ajoute son père en se dirigeant vers la sortie du bâtiment. À seulement 11 ans, Aitor rêve déjà de devenir policier pour aider les autres, comme il l’a fait ce jour-là pour sa famille.
Mais le traumatisme est encore présent. Chaque vendredi, il consulte une psychologue, qui a remarqué un détail important : comme ses proches, il parle de sa maison au passé. « On a perdu notre logement, nos vêtements, nos souvenirs, détaille sa mère. Alors c’est normal qu’il en parle comme de quelque chose de fini. »
La famille d’Aitor quitte l’appartement en cours de rénovation. À quelques mètres de là, dans la rue, le jeune garçon commence à se remémorer les images de cette journée. « Ici, il y avait des voitures empilées et tout était couvert de branches et de déchets. C’était difficile de marcher, on s’enfonçait dans la boue », raconte-t-il. Il pointe du doigt le portail d’une maison. « Et là, il y avait un mort… » Bien qu’il ne l’ait pas vu, on lui en a parlé, et aujourd’hui, il ne peut s’empêcher de s’en souvenir, de l’imaginer. Face à lui, sur le mur, une ligne visible marque la hauteur atteinte par la boue.
Nathan, lui, a trouvé un autre moyen de se rendre utile. Avec son meilleur ami Izan, il a distribué de la nourriture et des produits de première nécessité aux habitants de son quartier, alors que les secours tardaient à arriver. « Gardez espoir et mangez des yaourts ! », lançaient-ils en tendant des provisions aux sinistrés. Le duo, filmé par des proches, a rapidement attiré l’attention des réseaux sociaux et des médias. Devenu malgré lui une petite célébrité locale, « Nathan a toujours eu à cœur d’aider les autres », révèle sa mère en montrant les vidéos de son intervention à la télévision.
« On va vendre la maison »

Aitor et ses parents reprennent leur marche, cette fois en direction de l’école, elle aussi touchée par les inondations. Le mur de la cour de récréation est tombé pendant la catastrophe, mais aujourd’hui, il se dresse à nouveau, gris et imposant. « Aitor n’a pas eu cours pendant un mois, alors nous avons fait appel à un professeur particulier pour qu’il ne perde pas le rythme », explique sa mère. Lorsque le mur était toujours en ruines, Aitor et ses camarades se retrouvaient pour jouer ensemble dans l’enceinte de l’école, malgré l’absence de cours.
Laia est quant à elle encore très stressée par ses études. À peine remise d’une opération de l’appendicite, qui lui a fait perdre une semaine de cours, la Dana lui a fait manquer un mois de classe. « Elle était très anxieuse, d’autant plus que les examens trimestriels approchaient », confie sa mère. Privés d’accès aux cours en ligne pendant plusieurs semaines, les élèves n’ont pu reprendre les apprentissages qu’à la toute fin de novembre, avant de retrouver les bancs de l’école en décembre. Suivie brièvement par une psychologue, la jeune fille a préféré taire ses inquiétudes à sa mère. « Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas me donner encore plus de raisons de souffrir », souffle-t-elle.
À Paiporta, la ville la plus touchée par les inondations, un projet a vu le jour pour tenter d’apporter du réconfort aux habitants. La pharmacie Javier Marti Gil a rempli sa vitrine de dessins d’enfants. « On pense que ça peut rendre plus heureux les petits qui passent dans la rue » affirme Javier, le gérant.
En arrivant sur la place centrale du quartier, Aitor est repéré par ses amis : « Viens jouer avec nous ! », il se dirige vers eux. Sa mère, en le regardant s’éloigner, annonce : « On veut vendre l’appartement. Je ne veux plus vivre là-bas, au rez-de-chaussée. Nous avons perdu trop de choses. » Elle marque une pause, puis ajoute avec un léger sourire : « Mais les Valenciens renaissent de leurs cendres pendant les Fallas*. C’est pareil avec la boue : les fleurs finissent toujours par revenir. »
*NDLR : Les Fallas sont une fête traditionnelle valencienne célébrée chaque année en mars. Elles sont caractérisées par des statues géantes en papier mâché et en bois, appelées « fallas », qui sont brûlées en fin de célébration.