Après les inondations, embouteillages pour les assurés

Les crues qui ont dévasté la région de Valence le 29 octobre ont laissé derrière elles des dizaines de milliers de véhicules endommagés. Près de 100 000 seraient encore stockés dans d’immenses cimetières automobiles. Entre démarches administratives complexes et aides insuffisantes, l’attente et la frustration grandissent pour les sinistrés.

Environ 80 localités, comme ici à Alfafar, au sud de Valence, ont été touchées par les inondations. © Nils Papineau / Reportierra.

Le paysage semble tout droit sorti d’un film post-apocalyptique à la Mad Max. Des centaines de carcasses de voitures, couvertes de boue, sont enchevêtrées le long d’une voie ferrée. Pour circuler, il faut regarder où l’on pose les pieds. Au sol, détritus et morceaux de carrosseries se mélangent et, à certains endroits, la couche de boue séchée se craquèle, formant un carrelage de terre, à la manière des déserts de sel d’Amérique latine.

Le tableau, austère, est pourtant le quotidien des habitants d’Alfafar, ville au sud de Valence en Espagne. Des centaines de voitures y ont été rassemblées après la Dana, le nom donné aux inondations qui ont ravagé la région le 29 octobre dernier. Depuis leurs fenêtres, certains résidents observent le balai des dépanneuses qui s’affairent à évacuer les épaves. Debout, près de deux policiers, Miguel scrute les voitures. « Ils m’ont dit que la mienne était ici, explique-t-il, d’un air dépité. Mais je ne la trouve pas. » Chaque jour, des dizaines de personnes arpentent ce cimetière automobile, dans l’espoir de retrouver leur véhicule emporté par les eaux de la Dana.

LA TOURNÉE DES CIMETIÈRES AUTOMOBILES

Après le décompte des morts, après le nettoyage des rues, le problème du dédommagement s’est rapidement imposé aux sinistrés de la région. Selon les compagnies d’assurances, plus de 100 000 voitures ont été déplacées, endommagées ou détruites par les crues. Alors, pour percevoir une aide de l’Etat, certains sont partis à leur recherche, comme Miguel, qui écume les cimetières. « Ce n’est pas le premier cimetière où je viens. Mais à chaque fois, ma voiture n’y est pas ». Sans preuve des dégâts subis, impossible de percevoir l’indemnisation des institutions publiques. Miguel jette un dernier regard sur le cimetière de voitures avant d’entrer dans sa Volkswagen noire, achetée d’occasion après les inondations. Demain, il essaiera une autre ville.

En attendant d’aller à la casse ou chez le garagiste, les voitures gisent près des habitations. © Nils Papineau / Reportierra.

D’autres ont abandonné depuis longtemps. À deux rues du terrain où reposent les squelettes des voitures, Tania s’occupe du shampooing d’une cliente. « La Pelu de Tania » , son salon de coiffure, a rouvert il y a quelques semaines. « Le jour de l’inondation, l’eau est entrée par derrière, par un petit trou, dit-elle en pointant le débarras. Et elle a tout détruit ». Sur les photos qu’elle a gardées dans son smartphone, on ne reconnaît ni les murs bleus turquoise, ni le sol en damier de son commerce.

Au moment de la Dana, Tania se trouvait dans l’appartement qu’elle habite avec sa mère et son mari, dans le quartier de La Torre à Valence. « Ma voiture était garée ici, devant le salon, se souvient-elle. Elle a disparu et je ne l’ai jamais revue ». La coiffeuse de 41 ans a tenté de retrouver son véhicule, en vain. « Je n’avais pas de photos, pas de vidéos, rien. J’ai dû aller voir la police et déclarer ma voiture disparue, comme si elle avait été volée. »

Avec cette déclaration, Tania a pu toucher l’argent de son assurance et racheter une voiture de seconde main. Mais, faute de preuves, aucune compensation de l’Etat ou de la Generalitat, le gouvernement de la Communauté valencienne, équivalent d’un conseil régional en France. « Je reste en colère, soupire-t-elle en secouant ses cheveux teints en rouge. Tous les jours. Tout le monde l’est ici ». Après la catastrophe, beaucoup se sont sentis délaissés par les pouvoirs publics. À Alfafar, les premières équipes de secours sont arrivées cinq jours seulement après la Dana. Aujourd’hui, ce sentiment d’abandon persiste avec la lenteur des aides.

DÉDALE ADMINISTRATIF

À la mairie d’Alfafar, les autorités locales ont installé une permanence pour les personnes sinistrées. Une aile entière du bâtiment a été aménagée. Dans la
pièce : des dizaines d’ordinateurs derrière lesquels s’affairent des fonctionnaires de la mairie et de la Generalitat. Les habitants patientent, numéro de passage en mains. Sur la porte vitrée de l’entrée, une affiche annonce en lettres grasses : « Documentation nécessaire pour les aides aux véhicules ». Numéros d’immatriculation et de dossier, certificat de compte bancaire, évidence des dégâts, déclaration sur l’honneur… Chacun est venu avec sa paperasse sous le bras. La plupart obtiendront un dédommagement de 2000 euros. C’est l’aide accordée par la Generalitat pour une voiture ou une camionnette. Trop peu pour racheter un véhicule neuf.

Une grande partie des véhicules emportés par la boue ne sont plus utilisables. © Nils Papineau / Reportierra.

Depuis le 29 octobre, la salle d’attente ne désemplit pas. « Les gens qui viennent faire la démarche en personne n’ont pas de signature électronique ou ont besoin d’aide, notamment les personnes âgées », confie une employée de la mairie. Difficile de s’entendre parler dans le vestibule de l’hôtel de ville. Une grande partie de la pièce est en travaux, et le vrombissement des scies circulaires et des marteaux couvre les voix. Le bâtiment municipal a été gravement touché lors des inondations.

« Au début, c’était un peu le chaos, continue l’employée. Il y avait énormément de voitures échouées un peu partout et seule la police s’en occupait. » Au moment de désencombrer les rues, dans lesquelles s’amoncelaient des barrages de voitures, certains véhicules ont été déplacés dans d’autres localités à proximité, compliquant encore les démarches pour les assurés. À présent, qui s’occupe de ces carcasses ? Difficile de le savoir. De la Generalitat à la mairie, chacun se renvoie la balle. « Pour certains, c’est la mairie qui gère ça, pour d’autres, c’est la Région. Il n’y a pas de réponse claire, avoue l’employée. Selon le sujet, la responsabilité revient à l’un ou à l’autre. Les compétences ne sont pas définies. »

RÉPARER LES DÉGats

Il suffit de passer le pont qui surplombe la voie ferrée pour se rendre compte du casse-tête administratif. Sedaví, commune limitrophe à Alfafar, a aussi son cimetière de voitures. Les carcasses y sont empilées les unes sur les autres. L’amas métallique terne du cimetière contraste avec le vert des champs alentour, où l’herbe a déjà commencé à repousser. Dans les habitacles, la boue a figé le quotidien, englouti le 29 octobre en quelques minutes. Les pare-soleils sur les vitres, les désodorisants encore accrochés au rétroviseur ou les jouets pour enfants sur la plage arrière, sont autant de vestiges ordinaires qui témoignent de la soudaineté de la catastrophe.

Entre les épaves, des policiers municipaux et des agents du Consortium, un regroupement de compagnies d’assurances, inspectent les plaques d’immatriculation et guident les sinistrés venus chercher leur véhicule. Le Consortium intervient pour indemniser les assurés espagnols en cas de risques extraordinaires, tels que des catastrophes naturelles.

Depuis la Dana, l’organisme croule sous les demandes. Plus de 202 000 déclarations de sinistres envoyées, dont 121 473 concernaient des véhicules. À tel point que les délais de paiement s’étendent de deux semaines à plusieurs mois. « Les gens nous demandent où se trouve leur voiture, si nous l’avons avec nous », détaille une salariée du Consortium présente sur les lieux. « C’est pour pouvoir la radier définitivement et ainsi recevoir les aides du gouvernement, comme la réduction de 5 000 € pour une nouvelle voiture ». Ici, le Consortium est présent physiquement, contrairement à Alfafar, où les assurés errent dans le cimetière.

Sur le trottoir, une petite file d’attente, très courte, mais qui se reforme régulièrement, attire l’œil. Devant un guichet improvisé d’une vieille table en marbre et d’un bureau d’écolier, les gens font la queue. Sur ce bout de bitume fissuré, Jorje, 28 ans, lunettes de vue et appareil dentaire, accueille les personnes à la recherche de leur voiture. Le jeune homme travaille pour la casse automobile Corbera, une entreprise spécialisée dans la dépollution et la destruction des véhicules. « Tous les jours, beaucoup de gens viennent faire la queue, constate-t-il. Je suis là de 10 à 18 heures. Tant qu’il ne fait pas froid, ça va ».

À Sedaví, derrière son guichet de fortune, Jorge accueille au quotidien les sinistrés. © Nils Papineau / Reportierra.

Les discussions sont entrecoupées du bruit des voitures et des autobus qui passent dans la rue. La route est à seulement quelques mètres du guichet. Dans la file, les habitants discutent. « Comment va ton père ? », lance un homme à son voisin de droite. Dans leurs mains, des demandes de radiation définitive du véhicule. « Si le véhicule d’une personne a été retrouvé, nous faisons la demande de radiation auprès de la Direction Générale du Trafic, explique Jorge. Avec ce document, les propriétaires peuvent ensuite se présenter à leur assurance pour récupérer la partie proportionnelle de leur prime d’assurance depuis la catastrophe. » Seule condition : que le véhicule soit bien présent dans le cimetière de Sedaví.

JEU DE PISTE

Devant Jorge, une femme, doudoune verte sur le dos, semble s’agacer. « La police m’a dit que ma voiture était ici », affirme-t-elle. « Je suis désolé, mais je ne l’ai pas sur ma liste, s’excuse Jorge. Il va falloir que vous retourniez voir à la mairie ». Les gens viennent ici sur information des services municipaux ou de la police locale. Mais chacun a sa propre liste, qui ne coïncide parfois pas avec celle des casses automobiles.

Raquel, la femme à la doudoune verte, a perdu sa voiture depuis le 29 octobre, alors qu’elle l’avait pourtant localisée le lendemain des inondations. « Quand j’ai trouvé ma voiture, le policier ne m’a pas laissé y accéder pour prendre des papiers, parce qu’il y avait un cadavre à côté, raconte-t-elle. Lorsque les militaires ont dégagé les rues, ils ont pris ma voiture et je l’ai complètement perdue de vue. »

Dans les jours qui ont suivi les inondations, cette employée quinquagénaire de Mercadona (une célèbre chaîne de supermarchés en Espagne) a dû prendre le bus pour se rendre au travail à Valence. « Ils étaient tous pleins, et ne voulaient pas s’arrêter. J’étais en retard pour embaucher, se rappelle Raquel. Je devais souvent marcher plus d’une heure pour attraper un bus. Les premiers jours ont été difficiles ».

Raquel coupe court à la conversation : son bus arrive. Elle ne doit pas le rater. Il n’est pas rare de voir sur les trottoirs des usagers attendre indéfiniment des bus qui ne passeront pas. Pour les sinistrés des villages aux alentours de Valence, la mobilité est devenue un nouveau défi.